Etre mère, c’est élever intimement un enfant dans un contexte sociologique et moral. L’éducation que nous leur fournissons dépend tout autant de leur développement physique que de l’idée que nous nous faisons de l’éducation à ce moment précis. Bref, les moeurs changent, le monde change, et nous intégrons ces évolutions, qu’on les aime ou pas, au fur et à fur que nos enfants grandissent et que nous vieillissons.
Quand ils partent et que nous nous retrouvons seules, nous passons toutes un certain temps à nous remémorer comment nous avons pu emboîter l’effet de la biologie avec celui de l’air du temps. C’est un des principaux éléments de la crise existentielle qui touche les mères quinquas : un réajustement a posteriori entre la nature et la culture.
Comment relire nos vies sans nous laisser déposséder ? Accepter notre passé sans le trahir, comprendre d’autres grilles de lecture sans renier ce que nous avons été… tout cela est perturbant et passionnant. Voici quelques idées qui pourraient vous aider à vous positionner.
Notre jeunesse à l’heure des normes actuelles
Je trouve toujours frappant de voir que lorsqu’on est devenue mère, notre enfant est devenu le centre du monde, que l’on a ensuite réorganisé autour de lui. Nos priorités, nos horaires, nos amitiés, parfois même nos convictions, ont pivoté autour de sa présence. 20 ans plus tard, il est l’heure de nous détacher — non pas parce que l’amour s’éteint, mais parce qu’il a accompli sa fonction : permettre à un autre d’exister sans nous.
Eux en revanche, n’ont cessé de s’éloigner : c’est la nature même de la relation parentale, où la responsabilité de l’attachant (nous) crée la liberté de l’attaché (eux). Nous consolidons les bases pour qu’ils puissent, progressivement, s’en affranchir. Un petit miracle relationnel, qui nous laisse soudainement esseulées quand ils partent, alors qu’eux, si tout a bien fonctionné, sont fin prêts. Ce décalage est brutal : leur élan vers l’avant coïncide avec notre retour sur nous-mêmes.
Retrouvez ici mes articles sur le départ des enfants, les jeunes adultes, le syndrome du nid vide ou la transition de vie.
C’est à ce moment précis que nous avons tendance à réécrire notre histoire.
Nous faisons le tri des souvenirs qui nous restent, puisqu’ils commencent à devenir lointains. Nous articulons autour d’eux un récit qui tienne la route, c’est-à-dire qui puisse nous convaincre que nous n’avions pas d’autres choix que ceux que nous avons faits. Nous cherchons une cohérence, presque une légitimité rétrospective : avons-nous été suffisamment présentes ? trop exigeantes ? trop conciliantes ?
Mais il faut aussi composer avec les grands courants sociologiques qui se sont invités sur la scène médiatique entre-temps, tandis que nous élevions nos enfants. Nos trajectoires individuelles ont été traversées par des bouleversements collectifs que nous n’avions pas anticipés.
Je pense en particulier à #MeToo, qui depuis octobre 2017 a mis les violences sexuelles et sexistes sur le devant de la scène.
Le bouleversement #MeToo
#MeToo a été une grande source d’interrogation et d’agitation pour nous, les mères d’une cinquantaine ou d’une soixantaine d’années. Combiné à la poussée des vagues féministes et au décryptage minutieux de toutes les nuances du patriarcat, ce mouvement a déplacé les lignes morales. Nous avons forcément, toutes et chacune, interrogé notre mémoire pour y déceler — ou y enfouir — ce qu’il nous était arrivé en vrai, à nous.
Ce qui relevait hier du banal devait-il aujourd’hui être qualifié d’agression ?
Je me souviens avoir platement raconté à un ami combien, quand j’étais jeune, être interpellée dans la rue, subir une main aux seins ou aux fesses et entendre des vulgarités de toutes espèces étaient monnaie courante.
Je n’en faisais pas un drame, pas plus que vous, j’en suis sûre.
C’était pénible mais pas paralysant, et nous savions ne pas voir et ne pas écouter ce que l’on trouvait débile. (Certaines tombaient dans des pièges cruels, les violences étaient bien réelles et connues, mais pas plus hier qu’aujourd’hui.)
Et puis bon, puisque tous les hommes ne se prêtaient pas de la même façon à ces « jeux », il suffisait d’en trouver un qui était un peu civilisé, et de remettre les balourds à leur place. Cette stratégie individuelle était suffisante. La plupart d’entre nous n’avaient pas vraiment conscience que nos expériences au quotidien relèveraient bientôt du combat politique.
N’oublions pas non plus que l’émancipation feminine de l’époque était encore fortement teintée de romantisme, prévalant dans toutes les générations et entretenu par la culture populaire. L’amour était une affaire importante, nous avions pour mission de le trouver, tout en profitant de la liberté sexuelle et de la contraception réclamée et obtenue par la génération d’avant nous. Mais l’amour et le sexe étaient encore fortement liés, dans nos esprits comme dans nos pratiques, et ils n’étaient pas encore synonymes d’oppression.
Nous étions de toute façon trop occupées à devenir modernes, indépendantes, éduquées, construisant une famille en travaillant, divorçant si nécessaire, pour nous focaliser sur la médiocrité masculine. Notre énergie allait vers la conquête d’espaces nouveaux, pas vers l’analyse systémique de ce qui nous entravait.
Génération et féminisme : le choc mère-fille
Nos filles nous ont appris le contraire.
D’abord, que l’amour et le sexe sont deux choses distinctes qui peuvent se considérer de façon entièrement séparée. L’amour ne fait plus beaucoup parler de lui, l’expression de la sexualité – et du pouvoir qu’elle suscite – est en revanche devenue un enjeu d’une bataille homme-femme féroce.
Nos filles nous ont aussi appris à prendre conscience de ces agressions du quotidien et à les dénoncer une par une. Nous relativisions et contournions, elles ont nommé et confronté.
La morale officielle de l’époque s’est transformée : ces violences ne faisaient plus partie d’un comportement généralisé de basse facture liée à une nature masculine rustre ou pédante, mais d’un système destiné à nous dominer, par des structures, des ideologies, des mots et des gestes dégradants et volontairement limitants.
Le cadre d’interprétation a changé, et avec lui le sens de nos souvenirs.
Prendre en compte ce changement de paradigme a été quelque chose qui nous a beaucoup remuées, en tous les cas moi. Plus que je ne saurais le dire.
Car il ne s’agissait pas seulement de comprendre le présent, mais de requalifier le passé.
Personnellement, vous le savez, je n’ai jamais vraiment digéré que l’on se mette à me plaindre ou à me victimiser en tant que femme sans me demander mon avis, mais pour des raisons de pure adhésion collective. Car entre la reconnaissance nécessaire des violences et l’assignation à une identité de victime, la frontière est ténue.
Retrouvez ici mes articles sur le féminisme générationnel, le changement de paradigme, les rapports hommes-femmes, la relecture du passé.
Avons-nous mal interprété notre vie ?
Revoir notre passé à la lumière des connaissances d’aujourd’hui, c’est comme se retrouver guérie soudainement d’une maladie sournoise qui nous aurait affectées pendant 50 ans.
Est-ce que nous avons vraiment été malades ?
Avons-nous vraiment souffert ?
Et si oui, pourquoi ne l’avons-nous pas formulé ainsi ?
Aujourd’hui devons-nous oublier la façon dont nous nous considérions ?
Ou bien accepter que plusieurs vérités puissent coexister ? Et que penser des vérités à venir, celles qui ne manqueront pas de débarquer de la bouche de nos petits-enfants lorsqu’ils se transformeront en jeunes adultes ?
Nous devenons un peu comme ces réfugiées qui quittent définitivement un pays pour s’installer dans un autre, complètement différent, où l’on ne cesse de les mépriser ou de les prendre en pitié, sans jamais pouvoir les considérer comme des individus lambdas pris dans le contexte de l’histoire. Nous changeons de grammaire morale, c’est parfois difficile à reconnaitre.
Comment s’arracher de dizaines d’années de certitudes pour intégrer une nouvelle vision en vogue ?
Et si cette vision changeait encore, par exemple avec nos petits-enfants qui se mettraient à clamer que les hommes sont ainsi, biologiquement incapables de dominer leur corps et leur esprit ? Ou bien, après avoir méthodiquement déconstruit l’homme, pourquoi n’irait-on pas s’imaginer de déconstruire la femme ? Ou l’enfant ?
Franchement, je m’attends à tout.
Peut-on changer de morale sans se renier ?
Chaque génération se passionne pour des faits de société qu’elle pense solutionner, pour mieux en créer d’autres. Elle estime clore un chapitre tout en ouvrant une nouvelle page.
C’est fou comme nous justifions notre besoin de renouvellement des pratiques collectives par l’imposition de valeurs sévères et intangibles… que nous changerons dès que le vent tournera : nouvelles technologies, découvertes scientifiques, pression des sociétés de marketing à la recherche de marchés, bouillonnement universel des idées et des débats, etc.
Contrairement aux animaux, les humains d’aujourd’hui adorent réinventer leur monde et ils s’arrangent pour trouver cela aussi nécessaire qu’exaltant – et moi la première (même si, vu mon âge, j’ai la sensation d’avoir un temps de retard).
Mais le temps s’accélère, et ce n’est plus un seul sujet que nous devons digérer (comme nos grands-parents avec la révolution sexuelle — considérez un instant l’incroyable retournement moral qui s’est produit chez les jeunes en 50 ans, entre 1975 et 2025 !) mais une multitude, qui se succèdent à toute célérité en s’appuyant sur les réseaux sociaux. L’espace public n’est plus lent ni local ; il est immédiat et global, j’allais dire presque totalitaire
Chaque morale sociale étant transitoire, et au bout du compte nous ne savons plus si nous sommes vraiment capables de choisir ou si nous ne faisons qu’adhérer à l’air du temps. Il devient presque risqué d’élever des enfants, tant les repères se déplacent rapidement — à moins, bien entendu, de les protéger du monde extérieur dans une secte.
Alors je vous pose la question : est-ce que les sectes vont se redéployer, ou les cadres religieux coercitifs, comme des refuges face à l’instabilité normative ? On voit bien que les sociétés occidentales démocratiques sont attirées par les dictatures pour tenter de faire face à leurs contradictions…
On n’a pas fini de douter de nous-mêmes.
Retrouvez ici mes articles sur la crise existentielle à 50 ans, le sens de la vie après 50 ans, les doutes générationnels, et l‘héritage féminin.
La poursuite de l’histoire
Mais désormais, j’ai bien compris que la vérité n’est jamais totale. Elle dépend des circonstances, des connaissances disponibles et du climat moral du moment. Et celles-ci, à l’heure précise où je vous écris, ne cessent de se retourner.
L’humilité devient peut-être la seule position tenable.
Donc gardons notre sang-froid et voyons de quoi demain sera fait.
Les enfants de nos enfants se lanceront aussi dans de grandes convictions sur l’existence, les différences et les ressemblances homme-femme (ou peut-être qu’on ne parlera plus que des différences humain-animal ? ou humain-machine ?), les valeurs du moment, le sens de la vie. Ils croiront, comme nous l’avons cru, être arrivés à une forme de lucidité absolue.
Si la natalité poursuit sa chute, on peut parier que le couple stable, valeur presque périmée aujourd’hui, va refaire surface et faire l’objet de grandes théories définitives.
Nos descendants protégeront leur famille, s’ils en ont une, comme une lionne protège sa portée.
Et puis un jour les petits deviendront grands.
Ils changeront d’avis sur leur mère. Leurs yeux neufs regarderont son cœur et son cerveau usés et démodés, et ils se demanderont comment elle a bien pu en arriver là.
Et il faudra bien s’y faire : c’est peut-être cela, au fond, la seule constante de l’histoire.
Renaître, c’est aussi oser se raconter
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Pour aller plus loin dans ce blog :
- La renaissance féminine après 50 ans
- Retrouver son corps après 50 ans : regard, bienveillance et liberté
- Relations à soi et aux autres après 50 ans
- Réinventer sa vie après 50 ans : rythmes, routines, surprises
- Utilité sociale et renouveau après 50 ans : engagement, famille
Enfin je vous invite à laisser un commentaire, et à partager votre propre expérience sur le sujet.