S’il est une différence entre les hommes et les femmes qui nous semble terriblement injuste, c’est celle du désir sexuel. La libido masculine, nous a-t-on seriné pendant des décennies, est bien plus stable et bien plus puissante que la nôtre. « Souvent femme varie », et en premier lieu au sein du lit conjugal. 

Pauvres de nous, nos hommes sont virils, mais nous sommes incapables de tenir la distance. Enfin, c’est comme ça que le message est passé pour nos générations de quinquas.

Et pas seulement le discours sur le dépérissement inéluctable de la libido féminine. On sait par exemple que seules les relations sexuelles se conçoivent, c’est-à-dire à deux. Le but de cette relation est que l’homme pénètre la femme et se libère de son sperme, répétant sans cesse dans le vide le modèle de fabrication des enfants.

Même à 50 ans passés, nous nous attendons à exercer la sexualité en suivant cet ordre des choses, nous voudrions ardemment nous y conformer, rejoindre cette horde de couples qui entretiennent l’inconscient collectif très précisément de cette façon, et qui remplissent la mission intime de l’accouplement comme de bons petits soldats.

Et lorsque nous ne le désirons plus, nous nous sentons hors-jeu. Il est anormal de ne pas vibrer de désir sexuel, ni de ne pas avoir envie de se prêter à ce ballet. Et il n’est pas normal de ne pas s’en inquiéter, voire de s’en ficher royalement – quand même, c’est fondamental, le sexe, non ? (C’est à croire que les médias sont rémunérés pour nous rabâcher ce type de rengaine.)

Au contraire, celui-ci devrait nous rassénérer, nous régénérer. Car il nous préserve de la vieillesse, de l’invisibilité, de la dépression et de la fadeur de la vie d’une façon générale. Oui, l’appétit de vivre se loge au sein de nos organes sexuels, il suffirait de les faire fonctionner en tandem pour retrouver vigueur, complicité, énergie vitale et soif du futur.

Comment se fait-il que nous ayons adoré faire l’amour puis qu’on en ait perdu le gout ? Pourquoi est-ce que le désir revient parfois au triple galop, sous le coup du hasard et sous les traits d’un inconnu, alors que l’on aime notre conjoint ? Pourquoi est-ce que l’on observe les semaines, les mois et les années défiler, sans rapport sexuel, et que cela nous mine… ou pas ?

Dans cet article très long, toujours en l’état de construction, j’essaie de mettre des mots sur la variabilité de nos émois et de notre indifférence, et de restituer ces sensations dans le cadre du changement de siècle et d’époque qui nous ont tant marquées, malgré nous.

1- Un petit tour d’horizon culturel et social

Reprenons au début.

La grande majorité des femelles meurent une fois qu’elles ne peuvent plus de reproduire. Nous les femmes, sommes des anomalies, puisque l’on vit longtemps après avoir cessé d’être fertile. Nos mâles ne sont pas sur le même pied et gardent leurs capacités reproductives une vingtaine d’années de plus – ce qui parfois les poussent dans les bras de femmes nettement plus jeunes.

Une espèce animale se distingue. C’est ainsi que les femelles orques (un type de baleine) connaissent une seconde existence à l’arrêt de la fertilité. Elles aussi ont une ménopause. A ce moment-là, elles deviennent les leaders de leur groupe, en les guidant vers les meilleures zones poissonneuses. On a aussi beaucoup observé le rôle des matriarches, ces vieilles éléphantes qui dirigent leur troupeau et l’emmène vers des pâturages sûrs (mais je n’ai pas trouvé d’informations sur le fait qu’elles soient ménopausées).

Chez nous, non seulement vous expérimentons la ménopause, mais également l’allongement de l’espérance de vie. Le vieillissement s’étire en longueur, le mot est même devenu très en vogue. Il est rendu possible par les progrès médicaux et d’hygiène, sans compter la diplomatie anti-guerres, l’éducation et les écoles, la mise en place des systèmes de retraite, etc. Si nous suivons tous les préceptes d’entretien du corps, notre génération devrait pouvoir perdurer sans peine jusqu’à 100 ans

Tout cela pour dire qu’on a désormais de bonnes chances de vivre la moitié de notre existence après avoir perdu la capacité d’enfanter. 

Pas étonnant que cela nous pose des problèmes existentiels. 

De plus, d’autres changements de société viennent profondément modifier les codes du XXème siècle. Les hommes, surtout jeunes, adoptent des valeurs dites féminines telles qu’une manifestation ouverte de leur sensibilité, de leurs fragilités et de leurs larmes, le refus de la pression sexuelle, le partage des tâches ménagères, voire l’indifférence devant la compétition professionnelle ou financière. 

2- L’avenir existe après la ménopause

Quand on a passé une bonne partie de son temps à éviter d’avoir des enfants, puis à tout faire pour en avoir, puis à les élever, puis à s’en détacher, se retrouver dépourvue de ces préoccupations quotidiennes structurantes va forcément créer une nouvelle question de fond : à quoi est-ce que je sers, en tant qu’individu de sexe féminin, si je ne peux plus être mère ?

En termes de fécondité, la ménopause marque la fin du « corps utile », celui qui sert à porter les enfants. On a atteint notre date d’expiration reproductive. Mais comme on n’est pas du tout prête à mourir, on expérimente forcément un nouveau cycle. Lequel ?

Sigmund Freud pensait qu’après la ménopause les femmes dégénéraient, tout simplement. Au passage, il professait que seul l’orgasme vaginal comptait, ce qui a handicapé des générations de femmes dans l’apprentissage et l’expression de leur libido. Comme il a exercé une influence incroyable sur les mœurs occidentales, il n’est pas difficile de comprendre la soumission irrésistible qu’il a largement contribué à induire chez les femmes ménopausées : une trentaine d’années dans les oubliettes avant de quitter ce monde. 

Mais les temps ont changé et les aspirations collectives aussi. 

Cet article très intéressant soutient que notre génération, éduquée et expérimentée professionnellement, peut profiter du phénomène meetoo enclenché en 2017 pour dénoncer les violences sexuelles. Depuis, les quinquas, bardées d’expérience mais tenues à l’écart par l’intimidation masculine, typiquement dans des secteurs professionnels très publics comme les médias, la politique ou le cinéma, ont largement avancé leurs pions – alors que les hommes prédateurs sexuels sont mis à l’écart. 

Et voilà donc ce qui va constituer notre avenir : à la ménopause, on passe du côté des baleines. Et on avance sans crainte dans les vastes océans du monde, le reste de la cohorte sur nos talons.

C’est une étape aussi naturelle et logique, finalement, que les étapes précédentes, où l’on pénètre crescendo dans un système ou se mêlent l’intime et le social : le désir sexuel (un), le désir du couple (deux), le désir d’enfant (trois et plus) et finalement le désir de groupe (multiple). 

Notez que plus on vieillit, plus l’énergie se concentre et s’impose. Entre la ménopause et la vieillesse, il y a une génération entière, 25 à 30 ans, qui se glisse dans notre itinéraire, celui où potentiellement on sera la plus puissante. L’énergie sexuelle est toujours présente, en dent de scie, parfois éclatante, parfois minimale, parfois inexistante – on est habituée depuis le temps ! Et on sait comment s’y prendre pour la régénérer si nécessaire (voir plus bas).

C’est l’instinct d’accomplissement qui change, en s’appliquant symboliquement de nos propres enfants… à tous les enfants, petits et grands.

3- A la source de la libido des femmes

La ménopause induit un vrai changement au niveau du cerveau et du corps. La peau se ride, les cheveux blanchissent, on s’assèche de partout. La diminution des œstrogènes entraine la baisse du métabolisme du glucose de 25%, affectant le cerveau de la même façon que nos autres organes (d’ailleurs les plaques d’Alzheimer se forment à ce moment-là). Le cerveau prend un coup de vieux, tout autant que l’apparence de nos mains. 

Difficile de rester dans le sillage intellectuel des hommes, qui eux ne vivent pas de changements hormonaux aussi marqués. Oui, c’est injuste. Oui, il va falloir mettre en œuvre d’autres stratégies d’intelligence pour rester compétitives. 

Oui, ça marche.

Est-ce que seules les hormones font notre féminité ? Sans elles, sommes-nous encore féminines, inspirons-nous le désir, ressentons-nous le désir ? En pratique, nous pouvons entretenir activement notre sexualité une fois que les hormones nous lâchent, et que la spontanéité du désir s’estompe.

On peut jouir toute sa vie grâce à une forte pression sur son clitoris. Je parle de cela souvent, il faut vraiment s’en convaincre : c’est notre privilège de femme. Même si on n’en a pas envie, étonnamment la mécanique fonctionne, surtout avec un vibromasseur – en matière d’orgasme, on n’est jamais mieux servie que par soi-même. Les hommes eux ne pourront pas avoir une activité sexuelle intense dans la vieillesse, nous si ! 

Une fois la gêne surmontée (il suffit d’en acheter un sur Internet et de s’entrainer), c’est simple, facile et efficace. Oui, la jouissance sexuelle est gaie, elle procure un plaisir simple, puissant, concret. Et elle donne de l’espoir : celui de toujours pouvoir compter sur cette force libidinale produite par nous-même. 

Le tout est d’y accéder grâce à l’imagination et aux fantasmes : se laisser aller vers ce cérémonial du cerveau, ces histoires que l’on se raconte sans aucune pudeur et qui contribue à nous connecter avec les nerfs clitoridiens. Les histoires, les romans et la littérature sont d’ailleurs des sources importantes du plaisir féminin. De nombreux ouvrages érotiques, ou en partie érotiques, sont écrits par des femmes pour des femmes, et jouent un rôle essentiel dans notre vie amoureuse… Soyons honnête : un bon bouquin vaut largement un rapport sexuel sans âme.

En revanche, peut-on encore ressentir du désir sexuel spontanément, comme ça dans la rue ou au travail, sans toucher à un autre corps ? Et peut-on encore le ressentir même en touchant à un autre corps grâce aux caresses de celui-ci ? Oui, mais. C’est bien notre problème. On sait bien que les caresses ne suffissent pas toujours à créer le désir de toutes pièces. Les hormones, ça aide. Et des tas d’autres choses aussi.

4- Le pouvoir du toucher et du dialogue

Le toucher et la tendresse

C’est typiquement la variété et la surprise qui réveillent nos sens. Je parle là des cinq sens, si importants dans le bonheur physique : toucher, vue, ouïe, goût, odeur. Si on s’arrange pour les réunir tous harmonieusement, notre corps va se trouver dans un état de profond bien-être physique, de sensualité exacerbée. On atteint dans une forme de volupté, de réveil de l’appétit, un contentement bienheureux. 

Le toucher est particulièrement créatif, mais il peut être mal interprété. Si les caresses masculines ne sont que le prélude aux relations sexuelles, elles peuvent rompre la confiance de sa partenaire, comme le montre très bien le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans son livre « Pas envie ce soir ». L’homme transforme un geste de confiance en un geste d’attaque et détourne la pureté de la tendresse pour satisfaire son orgueil. 

Sachons développer la tendresse des corps sans débouché sexuel. D’ailleurs, plus on expérimente la baisse du désir, plus on devrait accroitre le contact physique non sexuel, pour entretenir la confiance et la relation elle-même. Si à chaque fois que votre homme vous touche, il signifie qu’il veut vous pénétrer, vous allez rapidement finir par le détester, ou vous allez vous résoudre à « lui obéir » pour qu’il vous fiche la paix. Dans les deux cas, vous vous éloignez de lui. 

Une relation de couple sans sexe peut-être résolument vivante, mais une relation sans toucher signe la fin du couple.

L’effet du dialogue et le choix des mots

Une autre immense source de blocage, ce sont les mots. On se trouve pas les bons, on ne sait pas les mettre dans l’ordre, ni sur quel ton les prononcer. C’est comme si parler de notre sexualité fuyante est une tâche éprouvante, douloureuse, quasi impossible. La parole prend une dimension physique, mais en creux. La culpabilité intime (ne pas désirer) et le poids social de la sexualité (on est anormale) sont tels qu’on se retrouve paralysée, nous et notre partenaire.

Là encore, commençons par la simplicité. D’abord, il est inutile d’en faire un drame, cette incommunicabilité est commune (finalement les couples qui se parlent systématiquement avec aisance sont aussi rares que ceux qui font l’amour systématiquement avec aisance). Elle est presque automatique. Mais elle peut se déverrouiller.

Mettez-vous dans des situations nouvelles, inhabituelles. Allez-y lentement, doucement, mais surement. Les grands discours peuplés de révélations dévastatrices vont vous éloigner du but à coup sûr. Préparez-vous, peut-être à l’écrit, et prenez l’initiative au bon moment, avec délicatesse. Parler du manque de désir n’est pas un constat d’échec, c’est ne rien dire qui l’est.

Obligez-vous à affronter votre gêne verbale, qui peut être bien plus forte que la gêne de la masturbation, par exemple. Dites-le lui, que vous êtes embarrassée, mais que vous voulez avancer, briser la glace, retrouver une intimité physique, et tout autant une intimité de paroles. Oui, le plaisir du couple, c’est aussi le plaisir du partage des mots, la communion sereine des émotions.

Vous pouvez tout aussi bien décider ensemble de ne plus faire l’amour si vous n’en avez plus envie. Si pour vous ça n’a pas d’importance, c’est bien mieux comme ça. Ne vous forcez pas à obéir au bla-bla des magazines féminins qui ne sont pas réputés pour leur finesse, ni leur psychologie, ni leur pragmatisme.

5- Les folles aventures du désir à la ménopause

Avez-vous expérimenté cette envie folle de faire l’amour, juste avant la ménopause ? Oui, l’irrégularité de nos cycles peut aussi provoquer un feu d’artifice hormonal qui désinhibe et libère, avant que nos hormones et notre désir ne se rétractent. Notez que ça n’est pas l’autre qui génère le désir, mais bien notre corps nous (et c’est une chance), tandis qu’autrui nous permet de l’exprimer.

Si c’est ce bouquet inespéré s’applique à votre conjoint, tant mieux. Si non, il va falloir composer. 

Est-ce qu’une personne réelle exacerbe le désir qui vous dévore ? Si c’est un homme, il y a de fortes chances qu’il réponse à vos sollicitations : sa femme est peut-être déjà elle-même démotivée… mais pas lui. Vous allez donc renforcer son ego, lui procurer un plaisir fou, avant même de le toucher.

Allez-vous le prendre comme amant ? Cette question assez directe vaut le coup d’y passer un peu de temps. On entre là dans la dimension sociale de la sexualité : est-ce une affaire personnelle ou de couple ? Est-elle une relation (impliquant deux personnes ou plus) ou une mécanique individuelle ? Est-elle exclusive, votre conjoint ayant un droit sur les clés de votre corps ou bien est-elle une histoire privée, qui ne regarde que vous et vos organes qui vous appellent à grands cris ? 

Le désir nait dans nos entrailles mais a de multiples implications sur l’autre, les autres. Il débute comme une affaire émotionnelle intime, mais s’opère dans un grand jeu social, une arène où les protagonistes mélangent leurs corps sans forcément échanger d’amour. Si votre conjoint ne veut plus faire l’amour, avez-vous le droit d’aller chercher quelqu’un d’autre qui le veuille ? Et réciproquement ?

6- L’intermittence déconcertante de la libido féminine

Je me dis que si le désir évolue, varie, c’est peut-être parce qu’il est nécessaire qu’il le fasse. Une fois que la fonction de reproduction est achevée, il faut créer autre chose d’essentiel pour l’espèce des humains. On a vu que nous sommes l’une des seules à pouvoir le faire, les autres meurent avant. 

Le cycle intermittent du désir, aigu puis morne puis aigu de nouveau et rebelote, ne signifierait pas une fin, mais un début : celui d’une pérennité. D’une histoire. Il me semble qu’une fois notre libido exprimée et essorée jusqu’à la moelle, nous les femmes sentons très fort le besoin de créer une relation de long terme basée sur la confiance. Et qu’au fond, le sexe ne créé pas cela, ou seulement en partie. 

Nous savons, comme lorsque nos enfants sont bébés, que la relation repose sur l’acceptation et l’amour du corps de l’autre, surtout non sexuel puisque le sexe n’est plus au centre de notre vie (notre corps ne le réclame plus). La fin de la période éblouissante du désir est le début de la relation d’amour, qui sera beaucoup plus longue et plus riche. Débarrassée des obsessions de performance physique et sociale, ouverte à une confiance profonde, en soi et en l’autre.

Aujourd’hui il est de plus en plus admis par « les jeunes » que la sexualité est une aventure personnelle, car la libido n’est quasiment jamais synchronisée avec celle d’une autre personne sur le long terme. La question de la détacher de notre projet de couple se pose donc : construire du permanent et profiter du temporaire, en somme, puisque l’attirance physique réciproque initie le couple, mais l’entretient rarement. 

On sait bien que notre avenir commun est basé sur d’autres réalités que celle-ci, par exemple les enfants, la maison, les projets d’avenir. Tant que l’on ne noue pas de nouveaux liens durables avec un autre partenaire de lit, est-ce que ça compte ?

Ce dilemme a le don de torturer les femmes et les hommes qui sont attirés par une tierce personne. 
Résister au désir, n’est-ce pas se faire mal physiquement ? 
Céder au désir, n’est-ce pas une autre forme de douleur, imposée à son conjoint ?

7- Du désir à l’indifférence au dégout 

En réalité, le désir est toujours fluctuant chez les femmes. Je n’ai jamais entendu parler d’une d’entre nous souhaitant ardemment jouir chaque jour de sa vie depuis 40 ans. Mais chez les hommes, l’inverse est vrai. Enfin pas chez tous, d’ailleurs de plus en plus s’insurgent contre l’idée de virilité obligatoire, d’injonction à l’érection comme le remarque le psychiatre Christophe André – la rébellion gronde. Enfin ils commencent à parler de la véritable pression qui les oppresse. Et n’oublions pas non plus que certaines femmes sont une sexualité plus forte que celle de leur conjoint.

Mais souvent, la différence est flagrante. Certes, la jouissance peut être bien plus intense dans un corps féminin que masculin, mais l’attente, le vide, font aussi partie de notre fonctionnement, ce qui constitue une forme de compensation. 

Chez nous, une fois le couple bien installé, le désir émerge de façon étrange et aléatoire : par la surprise, ou avec lenteur, ou alors sous le coup d’un voyage, d’une crise. Les hommes sont bien plus constants dans la routine (d’ailleurs ils pourraient être parfaitement fidèles si nous étions continuellement désirantes…). 

Mais de notre côté, il nous faut des contrastes, un changement de rythme, qui nous oblige à penser à autre chose qu’aux mille détails de la vie quotidienne qui envahissent notre cerveau jour et nuit. Les hommes peuvent switcher et passer au sexe en quelques instants, alors que nous devons faire l’effort de délaisser nos ruminations en cours (d’où l’effet paralysant de la charge mentale).

Et puis nous sommes quand même, et c’est horripilant, soumises à un rythme hormonal.  Les chercheurs ont ainsi établi que la libido féminine est étroitement liée au début et à la fin de relations amoureuses, ainsi qu’aux grands moments physiologiques de la vie : puberté, ménopause, maladies.

Beaucoup d’articles évoquent des femmes qui « arrivent à maintenir » leur corps et leur désir – sous-entendu en produisant de grands efforts, avant l’effondrement. Entrons nous-même dans cette nouvelle ère et faisons ce que nous en voulons. Car en réalité on prend soin de notre corps bien plus que jamais, on vit la tendresse bien plus qu’avant, et la sexualité, oui, aussi. 

Est-ce que la sexualité c’est la recherche de la jouissance par la pénétration ? Si vous considérez que c’est le cas, alors effectivement on peut y dire adieu… à partir du moment où votre homme ne peut plus avoir d’érection par exemple, ou que vous avez des douleurs vaginales. Ou que ça ne vous dise plus rien. 

Mais ça voudrait dire que les lesbiennes n’ont pas de sexualité. Et ça voudrait aussi dire que la sexualité ne se pratique qu’avec quelqu’un d’autre. Faux et archi-faux, bien sûr. Il faut donc qu’on sorte des schémas de pensées avec lesquels on a grandi, non qui sommes nées avant l’an 2000 : un homme, une femme, un lit, et le devoir conjugal du weekend. Ça nous a plu, maintenant ça nous rend indifférente ou ça nous horripile, et parfois même ça nous dégoute.

Maintenant regardez-moi bien. Si vous n’avez plus envie de faire l’amour, ça n’est pas que vous n’aimez plus l’amour. C’est que vous ne voulez plus le faire de la même façon. Quand on parle de la baisse de libido, on confond deux choses : la baisse des contacts sexuels et la baisse des contacts physiques. L’intimité est faite des deux, auquel s’ajoute le dialogue et l’action commune. Se montrer mutuellement de l’affection. Parler du fond du cœur. S’aimer, activement, à défaut de se désirer.

7- Sexualité et reproduction, deux activités qui se séparent 

Tant qu’on avait nos règles, qu’on était féconde, on a voulu s’unir comme si on allait faire des enfants. Sauf que la plupart du temps évidemment, aucun bébé n’était conçu. Mais il y avait forcément un passage du sperme de votre partenaire vers votre corps à vous. Pour cela on utilise les zones les plus intimes de notre corps, celles que l’on protège le plus, celles que l’on couvre à chaque instant, que l’on ne découvre que lorsque la nécessité de la reproduction fait loi.

Ce transvasement, pardonnez-moi le terme, a constitué l’essentiel de nos relations sexuelles -même si l’un de vous deux empêchait le sperme d’arriver à bon port. Il donnait, vous receviez, c’était une opération quasi miraculeuse où vous aviez tous les deux une place royale. Ça a été pour vous deux une forme de communion, de contrat moral, pour reprendre les termes de Jean Claude Kaufmann.

La sexualité n’est pas qu’un symbole (de puissance, de jeunesse, de séduction), c’est aussi une réalité organique. Les humains pratiquent l’art de l’accouplement bien au-delà de la nécessité de la reproduction, contrairement aux animaux, mais notre construction mentale n’a pas changé. D’ailleurs on peut imaginer que très vite, la sexualité n’aura plus rien à voir avec la propagation de l’espèce. Il suffirait de congeler les ovules et le sperme au moment où ils sont le plus fertiles, de louer une machine à couver, et voilà. 

Cela éliminerait le risque de tomber enceinte, tout comme celui de ne pas l’être (les deux constituant de véritables hantises pour les femmes). A ce propos, si vous n’avez pas lu l’extraordinaire roman de Margaret Atwood, « La servante écarlate », c’est le moment de vous y plonger.

Sans risque ni objectif, combien de temps cette sexualité va-elle encore être attractive ? On peut se poser la question. En tous les cas, une fois passée la ménopause, on se retrouve exactement dans cette position : celle de l’inutilité de s’unir. Et donc celle de ne plus en avoir envie.

8- L’effet du désir sur notre énergie vitale

Parlons du contraire. De la libido rayonnante. De cette sensation de bouillonnement intérieur, cette impression de revivre, ou plutôt de vivre enfin. Le désir sexuel est bien plus qu’une attirance envers quelqu’un d’autre : c’est une réassurance envers soi-même. Oui, on est bien vivante, la sève coule dans notre corps, on n’est pas que cette personne disciplinée qui suit un parcours bien rôdé, qui navigue dans son époque, travaille, prend soin de sa famille, prépare sa retraite. 

C’est souvent ce qui nous interpelle dans la quarantaine, cinquantaine ou soixantaine : on a tout si bien organisé… qu’il n’y plus la place pour l’imprévu. Et si on en avait trop fait ? On est de bonnes élèves, on a obligeamment appris chaque pas de la valse enivrante de la vie quotidienne, tant et si bien que notre corps résiste et développe un besoin féroce de rompre la cadence.

On a soudainement besoin de fuir. Peut-être que l’on va tomber malade ou faire un burnout. Peut-être qu’on va changer de carrière, reprendre des études. 

Peut-être que l’on va tomber éperdument amoureuse.

Ressentir le désir, c’est comme un shoot d’énergie pure, qui nous emporte, qui nous concentre sur l’essentiel de nous-même. Quel bouleversement, pour nous qui avons des journées si pleines. Quand on était jeune, on suivait passionnément les élans de notre corps, mais plus âgée, il va y avoir des compromis à faire. J’imagine que c’est cet élan que cherchent sans cesse les drogués, les workalcooliques ou les marathoniens… les passionnés d’une façon générale. L’adrénaline, la fébrilité, la puissance soudaine.

Jeune, on peut être terrorisée par la force sexuelle, je l’ai été. Cela m’a empêché de mener à bien des tas de projets, et je n’ai pas su l’identifier, la dompter. Pas facile de circonscrire cette libido, de s’en détacher quand elle est en retrait, j’en profiter quand elle est active. En revanche, je crois que les femmes plus âgées, plus matures, réalisent très bien la qualité transformatrice de la sexualité. 

N’est-ce pas ce auquel on aspire, au fond de nous-même, quand nous traversons ces tourments existentiels ? Quand nous piétinons, quand nous avons la sensation de marcher sur du vide, quand nous voudrions tout bouleverser, recommencer ? 

9- La crise existentielle du manque de désir

La crise existentielle, la crise de la cinquantaine, c’est une crise du corps. Notre force se transforme, notre souffle a changé.  On a tellement travaillé pour en arriver là, entourée de notre famille, de nos habitudes ! Mais quelque chose surgit : on a soif de désirer et d’être désirée, de retrouver ce lien primal avec autrui. S’unir.

Quelle chance quand un corps trouve son complément. Quel soulagement. Combien de temps cela va-t-il durer ? Le désir est éphémère, il est une sensation, formidable d’émerveillement. En revanche l’amour est durable, il est une construction, formidable de protection. 

Mais on tremble pour les années à venir. Un jour, on réalise que notre couple est entré dans un grand sommeil. Est-ce que ça va durer toute la vie, le fait de se demander si ce soir on va faire l’amour, si un jour on va refaire l’amour ? Que pense l’autre ? Est-ce qu’on va laisser la poussière retomber, ne rien faire ? 

Va-t-on trouver les mots pour en parler ?

Quand est-ce qu’on va enfin se coucher tranquille… sans s’inquiéter de savoir si on est normale, si on doit faire un effort, s’imposer des rapports, se donner rendez-vous, faire comme si on était encore actif sexuellement ? Qu’est-ce que ça nous apporterait de l’être ? Est-ce qu’on se sentirait mieux, plus normale, est-ce qu’on aurait l’impression que l’autre se sentirait mieux, plus adapté lui aussi ? 
Est-ce qu’on serait de meilleurs citoyens en quelque sorte ?

On a tant désiré cette personne, et aujourd’hui on n’en a plus envie. Comme tout cela nous manque, cette facilité, cette spontanéité, cet impératif vital. Rien n’était plus essentiel que le désir que l’on ressentait dans notre ventre, le reste coulait de source, le reste n’avait pas d’importance. Quelle déception, nous qui maitrisons toutes les subtilités de notre job, on n’est même pas fichue d’entretenir la flamme. Qu’est-ce qu’on voudrait apprendre !

Comment créer le désir sexuel ? Question lancinante, culpabilisante. On admire les femmes qui sont amoureuses, on voudrait leur voler leur pouvoir. Alors ici comme ailleurs, n’attendons pas que le désir vienne par miracle.
Trouvons nous aussi ce pouvoir, à l’intérieur de nous-même ; profitons-en seule, avec un /une partenaire, si c’est important pour nous…
Ou sublimons-le, en le transférant vers l’humanité toute entière, loin de la pression sexuelle si elle nous étouffe. Si le sexe n’a pas/n’a plus d’importance pour nous, tant mieux, ça nous permettra de penser à autre chose !
Soyons des baleines et avançons, quoi qu’il se passe.

Ces autres articles vont vous intéresser

Et vous, comment vivez-vous la baisse du désir sexuel ?

Que faites-vous pour y remédier, au moins de façon occasionnelle ? Partagez votre expérience sans crainte sur ce sujet si important et si sensible ! Les hommes qui tomberaient sur cet article sont également invités à partager leur expérience, avec intelligence et délicatesse bien entendu.


    4 replies to "Les hauts et les bas du désir sexuel"

    • Véronique

      Merci Véronique de remettre l’église au milieu du village 😉
      En effet, on sait qu’elle est là, on y entre pour soi et communier, seule ou accompagnée …
      (Pardonnez mon offense pour les croyants )

      La sexualité féminine est encore trop bridée par des carcans culturels moyenâgeux … qu’il fait déconstruire et re fabriquer pour soi et pour les autres.
      Un grand merci pour votre analyse si juste !!
      Bien à vous
      Véronique

      • Véronique

        Merci Véronique, j’aime beaucoup la symbolique de l’église au milieu du village, très parlante. Oui, il est étonnant que nous restions aussi sensibles, paralysées, par la sexualité et la non-sexualité, c’est même une chape de plomb parfois… à l’heure où l’on parle de délocaliser les humains sur Mars ou ailleurs. Nous possédons vraiment l’art et la manière d’entretenir les technologies les plus pointues et les moeurs les plus moyenâgeuses de façon concomitante…

    • Cathelle

      Comme j’aime ces longs articles recouvrant tous (ou pratiquement tous) les aspects de n’importe quel sujet ! Des sujets bien choisis, des questionnements par lesquels nous passons toutes et tous à un moment ou à un autre. Merci de tenir compte ou plutôt de rendre compte de la multiplicité des avis, ressentis et sentiments qui peuvent nous traverser !
      Je me suis bien évidemment retrouvée dans plusieurs aspects évoqués et ça reste déculpabilisant de constater qu’il n’y a là rien d’anormal ou de répréhensible… Je me demande parfois si la jeune génération se complait comme trop souvent la nôtre dans la culpabilité 😉
      Je te souhaite de très belles fêtes de fin d’année !

      • Véronique

        Merci Cathy ! On adore nos complexes, finalement, on les garde pour nous comme des pierres précieuses, il nous est impossible de les partager, et parfois même de nous rendre compte que nous les possédons. La jeune génération inventera ses propres tabous, je n’en doute pas. Ainsi va la vie… Bonnes fêtes de fin d’année à toi aussi !

Leave a Reply

Your email address will not be published.