Les tournants de la vie professionnelle et privée, vue par une quinqua

Enseignante en maternelle, à 55 ans Sylvie raconte comment elle a dû défendre sa place au sein d’une équipe alors que ses collègues partaient à la retraite et que d’autres, de l’âge de ses enfants, arrivaient. Les valeurs éducatives et les investissements des personnes évoluant d’une génération à l’autre, le tout s’est révélé assez déstabilisant. 

Sur le plan privé, ce changement a été couplé au “séisme de la retraite”, avec son conjoint qui a cessé de travailler, de même qu’une bonne partie de son entourage. Une nouvelle phase de vie pour Sylvie. Elle nous livre un regard large sur l’éducation, l’évolution de l’école en tant qu’institution, ainsi que l’indépendance personnelle et professionnelle, en tant que femme dans la cinquantaine. Écoutons-la :

1- Le conflit de génération au sein de l’école

En tant qu’enseignants, la pandémie nous a beaucoup affectés. Il a fallu par exemple fermer 4 classes du jour au lendemain après la découverte d’un élève testé positif. 120 familles impliquées, en un claquement de doigt. Ça a été très stressant. J’ai découvert pendant cette période que la conception du métier évolue selon les générations. Aujourd’hui, il me semble que les jeunes placent la vie privée très haut dessus de la vie professionnelle, qui n’est pas leur priorité. Est-ce la désacralisation du travail ? 

Les différences d’approche vis à vis de l’éducation sont marquées. Je considère que l’on éveille les enfants dans leur globalité, et je me retrouve avec des collègues qui considèrent l’apprentissage de façon très scolaire, qui suivent un modèle. Parallèlement, les jeunes directeurs s’approprient l’école, ils reviennent le dimanche par exemple et s’isolent des autres, tant sur le plan du statut que de la pédagogie.

Quand j’étais jeune, je discutais chaque soir après la classe avec mes collègues, on innovait, on prenait des initiatives, d’emmener les enfants ailleurs pendant toute une semaine par exemple. Aujourd’hui on s’en tient au cadre purement scolaire. Il faut dire que pour les enfants, c’est “marche ou crève”. Les maternelles viennent au périscolaire matin et soir car les parents travaillent loin. 

2- Le rêve de propriété influe sur la vie éducative

Les parents se frottent les mains depuis quelques années, avec l’école obligatoire dès 3 ans. On les dédouane de tout. Le métier évolue, on est obligé de prendre des enfants qui ne sont pas propres, ni prêts pour l’école. La formation spécifique pour travailler en maternelle est minimale, les jeunes en ont peur. C’est vrai que le travail est subtil, il faut en avoir les clés.

La deuxième manifestation de cette sensation de rupture d’avec les parents est liée à la géographique sociale. Il s’agit du rêve de banlieue, de la maison individuelle avec jardin, pour des couples qui bossent à 40 km, à Nantes. Ici, ils font le choix de la “cité horizontale”, avec des parcelles toutes petites mais dont ils sont propriétaires, et de longs trajets en voiture, plutôt que de vivre dans des tours, en périphérie de ville. 

Les emplois du temps sont très serrés pour tout le monde, les budgets aussi, les parents gèrent le quotidien avec WhatsApp. Un petit retard dans la machine entraine de grandes complications. Quand il faut choisir entre garder son enfant ou aller au travail, on ne prend pas de risque : on va au boulot. Les entreprises ne veulent plus donner de congés pour enfants malades, c’est donc l’école qui les récupère.

Je partage la classe avec une jeune femme de 23 ans. Elle est insouciante, c’est le propre de la jeunesse : si on mesurait toute la complexité du métier, peut-être que l’on n’élèverait pas d’enfants (les siens et les autres). L’expérience m’a montré qu’il y a beaucoup de risques quand on enseigne, liés à l’âge des élèves et aux phénomènes de groupes. Ils sont sous ma responsabilité s’il leur arrive quelque chose. Les femmes/mères de plus de 35 ans le voient, les autres non. Elles sont beaucoup plus zen.

3- Après 50 ans, comment intéresser enfants et parents ?

C’est pour cela que le métier est si fatiguant. Il faut continuellement surveiller le groupe dans son ensemble, tout en étant attentif à chacun des 30 élèves. Ils nous apportent plein de vitalité, d’innocence et de spontanéité mais leur rythme est différent du nôtre, donc épuisant. De plus, leurs centres d’intérêt changent, par exemple les jeux qu’ils ont chez eux sont différents de ce que j’utilisais avec mes propres enfants. Mes collègues en fin de carrière ont fait cette remarque : “les enfants d’aujourd’hui ne m’intéressent plus, on n’a pas de référence commune”. 

Tant qu’on a des enfants à la maison ça va, mais lorsqu’ils sont grands le fossé se creuse. Les instits ne suivent plus l’univers des parents, qui ont d’autres pôles d’attraction, d’autres façons de vivre. Pas seulement du fait de l’omniprésence des écrans : ils ne suivent plus les fêtes culturelles locales, par exemple. C’est une vraie évolution.

Même les petits gestes de tous les jours changent : les parents arrivent pour chercher leurs enfants avec le téléphone vissé sur l’oreille, ils ne se penchent pas pour donner un bisou. On a l’impression qu’ils sont moins attentifs, mais en réalité il y a une grande disparité de comportement. Les enfants apprennent à parler… en écoutant leur maman qui est au téléphone. Parallèlement, les parents ont accès à beaucoup plus d’infos via Internet – s’ils en ont envie. 

Le manque de références communes est compensé par l’expérience. Je séduis mes élèves par mes connaissances pratiques. Ma binôme est jeune, cool, elle a de l’entrain, elle est proche des mères. Moi je suis plutôt de l’âge des grands-mères (à 55 ans, je pourrais être la mère de mes parents d’élèves) mais j’ai un mon bagage, mon savoir-faire ; je comprends beaucoup plus vite comment agir avec les gamins et la famille.

Comment préparer les enfants qui vont à la maternelle, pour qu’ils aillent au bout d’une activité, qu’ils n’interrompent pas ceux qui partent, qu’ils identifient leurs affaires ? Comment donner cette envie d’accomplir par eux-mêmes ? Beaucoup ne savent pas le faire : les parents imposent, ils font tout à leur place. Ils cherchent l’efficacité à tout prix, ils ont moins le temps de réfléchir. Du coup on suit un rythme inadapté, tout va trop vite pour qu’il y ait un réel apprentissage.

4- La direction d’école : beaucoup d’administration, pas d’encadrement

Quand deux de mes collègues sont parties à la retraite, je me suis dit que mes belles années étaient derrière moi. Après un arrêt de travail pour longue maladie, j’ai dû taper du poing sur la table quand je suis revenue. Mes nouvelles collègues étaient en burn out mais ne voulaient pas le reconnaitre. Elles avaient trouvé d’autres solutions, plus scolaires, aux problèmes quotidiens. Elles travaillaient seules, avaient perdu le sens de l’équipe. 

Ça ne les arrange plus de se réunir après la classe, la mentalité est plus individualiste. Elles se rabattent sur moi qui est directrice, car elles n’ont pas su s’organiser entre elles.

Il faut dire que le rôle de la direction a changé. Désormais on doit tout gérer, alors que je n’ai jamais considéré le travail comme ça. Le système administratif est tel que l’on doit passer par la direction pour la moindre chose, sur des trucs basiques comme obtenir des crayons. C’est très lourd. Avant, c’était de la coordination, maintenant c’est quasiment du secrétariat. 

5- Le départ à la retraite du conjoint, une autre dynamique de couple

En parallèle à ce bouleversement professionnel, j’ai vécu un séisme familial lorsque mon fils ainé est rentré dans la vie active, que mon cadet a débuté les études supérieures et que mon mari est parti à la retraite. Mon mari, prof, a décidé de ne pas s’investir dans le secteur associatif. Il attendait tout de moi, mes critiques, mes réassurances. Mais ce n’est pas mon rôle de le prendre en charge, mon estime de lui a dégringolé pendant un moment. Désormais, j’ai admis qu’il ait décidé de ne rien faire. C’est son choix. Il a besoin d’être en retrait.

Ce qui me gêne, c’est que je ne suis jamais seule à la maison. Il s’occupe de tout. Il aurait voulu aussi s’occuper de moi quand j’étais malade, mais j’ai refusé : je ne veux pas que ma vie soit la sienne. Le partage des rôles n’a pas été évident lorsqu’il a changé de statut. Quand il travaillait, je prenais toutes les initiatives, mêmes les loisirs. Mais désormais, si je commence à nettoyer un truc dans la cuisine, il le prend comme une critique implicite. Je lui ai dit “je ne peux pas prendre une initiative dans ma propre maison sans crainte de te vexer”. Pendant un moment, on ne partageait plus rien, y compris les corvées. Désormais ça va mieux. 

Tous les amis de mon conjoint sont partis en pré-retraite avant lui. Pendant deux ans, le seul projet dont on entendait parler pendant nos loisirs, c’était la perspective de la retraite. Je ne me sentais pas du tout incluse, d’ailleurs quand j’arrêterai de travailler, on aura forcément des vies différentes, lui et moi. Heureusement on n’a jamais été fusionnels, on n’a pas besoin de tout partager. 

6- L’avenir passe par la reconnaissance de la différence de l’autre

Est-ce que je vais poursuivre ces grands voyages, qui sont une tradition dans ma famille ? Je cherche l’équilibre entre mes besoins et la raison. Le tourisme de masse est mauvais pour la planète, mais rester dans son petit univers constitue un repli sur soi, un retour en arrière. J’observe des personnes de ma génération très aigries par apport à l’évolution de la société. Elles craignent que tout s’effondre, et transmettent ce message à leurs enfants. C’est une forme de défaitisme, l’hyperréalisme conjugué à la passivité. 

La pandémie a accru toutes les formes de jugement du comportement des autres : fallait-il respecter la loi ou privilégier la liberté ? Tout le monde s’est mis à juger tout le monde. Les angoisses planétaires, l’impression que le monde va s’écrouler, la peur renforcée avec l’âge, je ressens tout cela fortement dans mon entourage, ce qui, forcément, m’influence. D’autant plus qu’après 50 ans, on est moins à l’aise avec les ordinateurs, les réseaux sociaux, les nouveaux modes de communication, les préoccupations sociales actuelles. 

Mais je porte un regard emphatique sur le genre humain, qui m’inspire beaucoup de tendresse. Je suis très attachée à la prise en compte des autres dans leurs différences. A la tolérance. Ma priorité est de ne pas juger trop vite, mais d’essayer de trouver systématiquement ce qui amène chacun à des actions parfois incompréhensibles pour “nous” (génération, professionnels, peu importe le point de vue). 

En fait, je veux garder un enthousiasme intact pour autrui – même s’il est illusoire de se dire que l’on peut s’entendre avec tout le monde.

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Vous reconnaissez-vous dans le parcours de Sylvie ?

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    4 replies to "Conflit de génération : au travail, en couple, Sylvie témoigne"

    • DESHAYES Marie Josée

      Bonjour, merci Sylvie pour ce témoignage courageux et intelligent. Je suis touchée par votre expérience de vie et toute la gentillesse et l’empathie qui émane de vous à travers l’écriture de Véronique. Je vous souhaite une très belle continuation. Prenez bien soin de vous. Marie Josee

      • Véronique

        Merci Marie-Josée !

    • Christine Bodineau

      Bravo pour ce partage à la fois très personnel et très intéressant, un partage “enseignant”, pouvant servir à d’autres. On est tous très différents et pourtant chaque expérience individuelle peut merveilleusement servir à d’autres.

      • Véronique

        C’est l’objectif de ces témoignages, très différents les uns des autres, mais qui interpellent forcément à un moment ou un autre.

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