Le foyer, la maternité et le pouvoir féminin ont au cœur d’un débat qui dépasse largement la question des tradwives. Dans ce texte, je m’interroge sur la place du corps, de la famille, de la charge mentale et de l’intelligence des mères dans une société qui valorise surtout le salaire, la performance et la visibilité.
À l’heure où l’intelligence artificielle s’installe partout, il devient urgent de penser ce que la vie domestique produit vraiment : du savoir, de l’organisation, de l’attention… et du pouvoir bien sûr !

Tradwives, féminisme et masculinisme : un débat révélateur

Vous avez sans doute remarqué que le débat sur les tradwives (épouses traditionnelles) fait rage. La structure familiale de la société passionne les foules, et renvoie à une conception du rôle de la femme et de l’homme qualifiée tantôt d’archaïque et tantôt de naturelle – avec de multiples nuances selon les âges et les cultures.

La dimension biologique de la maternité est en général reléguée au second plan face au déterminisme sociologique. Pourtant, ce n’est pas un détail. Notre corps compte beaucoup. Les règles, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement, la ménopause, tout cela est fondamental et déterminant dans notre façon d’être et d’agir dans le monde.

Le masculinisme (cherchant à redorer l’ego blessé des hommes et à les focaliser sur leur rôle prépondérant) et le féminisme (cherchant à émanciper les femmes et à les libérer du poids du patriarcat) s’affrontent en particulier sur un terrain : les mères à la maison, qui élèvent leurs enfants et s’occupent de leur foyer, cédant à leur conjoint la responsabilité des gains financiers.

La gestion du foyer est vue désormais comme une succession de tâches ingrates (inférieures à la noblesse des tâches salariales) essentiellement parce qu’elles sont gratuites, non rémunérées – ce qui n’est plus acceptable dans notre société occidentale contemporaine. L’égalitarisme suppose que tout travail mérite salaire – et s’occuper d’une famille en est un.

Enfin, en est-il un vraiment ?

Pourquoi la maternité ne peut pas être pensée sans le corps

On fait des études pour devenir expert-comptable, juge d’instruction, coiffeuse ou policière, mais aucune pour devenir parent et aucune pour assurer l’équilibre et la continuité du foyer. C’est un domaine qui se découvre indirectement en observant son entourage s’y frotter au quotidien, et directement en mettant les pieds dans le plat (surtout quand, précisément, on n’a pas envie de reproduire ce que nos parents ont fait de nous).

Étant donné que ce qui se passe entre les murs d’un foyer reste assez secret, on peut comprendre que beaucoup de jeunes femmes, finalement, ne se sentent ni prêtes, ni formées pour se lancer dans une activité aussi infructueuse qu’hasardeuse.

D’autant que les voix des femmes « enfermées » qui s’élèvent ne sont pas des plus réjouissantes : routines, corvées, épuisement, la maison se transformerait en un espace de recul et de retrait, voire d’effacement définitif.

Car les facteurs qui influent sur ce rôle de parente sont multiples, bien plus que ceux qui influent sur n’importe quel métier. Se rapproche-t-on de ce que l’on apprend pour devenir enseignante, cuisinière, infirmière, sociologue, psychologue, logisticienne, communicante, manageuse de ceci ou de cela ?

Il est très intéressant d’observer que la parentalité et l’organisation d’une famille ne font partie d’aucune formation universitaire. Ni professionnelle. Pas de programme « mère de famille », même si l’on trouve un CAP Accompagnement éducatif petite enfance. Pas de master 2 « optimisation de la vie familiale à long terme ». Pas de doctorat impliquant une recherche documentée, mesurée puis enseignée dans nos grandes écoles d’ingénieurs.

Nous avons pourtant les études pluridisciplinaires de « genre », certes plus fréquentes aux USA qu’en France, qui s’intéressent à la construction sociale autour de l’homme et de la femme – et au glissement irrépressible des femmes vers une sorte d’infériorité, alors que les hommes accèdent facilement à la gloire.

La vie domestique n’est pas un métier comme les autres

Je ne peux m’empêcher de penser que si c’étaient les hommes qui devaient élever les enfants et s’occuper du foyer, il y aurait belle lurette que tout cela aurait été décortiqué, analysé, comparé, testé et amélioré avant d’être dispensé dans les meilleurs amphis du territoire. On ne peut pas laisser un domaine aussi stratégique sans méthode éprouvée, n’est-ce pas ?

J’ai la sensation que tant que ces sujets ne les concernent pas directement, nous piétinerons : nous, les mères, n’arrivons pas à penser la vie au foyer comme digne d’être conceptualisée. Nous ne la voyons pas comme un centre de pouvoir. Nous la percevons plutôt comme le dernier des lieux clos où nos hormones font la loi. Nous sommes persuadées qu’il existe une incompatibilité entre pensée, lieu de vie et corps féminin — comme si la maternité et le foyer ne pouvaient pas être des activités intellectuelles.

Les médias nous interpellent chaque jour sur le rôle des parents et les graves manquements qu’impliquent leur absence, mais comment y remédier ? Comment y prendre du plaisir ? Comment bon être bon, compétent, efficace, comme on aime l’être dans n’importe quel métier et n’importe quelle fonction ?

Comment reconnaitre son pouvoir et l’exercer en tant que mère ? Car tant que le pouvoir sera compris comme étant financier avant tout, il n’y aura que peu de chances que les femmes ambitieuses veuillent se plonger à plein temps dans l’antre du foyer.

Pourquoi est-ce que nous, les mères, n’arrivons pas à nous mobiliser pour formuler une intelligence collective et individuelle de la maternité ?

Les femmes peinent à voir le pouvoir dans le foyer

Réfléchissons attentivement à ce paradoxe : alors qu’on impose à nos enfants la responsabilité de payer pour nos retraites, de construire un futur meilleur et même de nous donner une raison de vivre, on n’y accorde aucune importance digne d’être enseignée à un niveau officiel.

L’officiel implique l’État qui implique le contrôle, donc toutes sortes de biais pourraient apparaitre – ce qui est une bonne raison pour ne rien faire, je suppose.

Et pourtant la demande est bien là.

Des millions de livres ou de blogs circulent, autant de groupes de parole ou d’accompagnement se créent, émanant de sources passionnées, critiques et contradictoires, occasionnant des débats sans fin. La connaissance progresse. Mais aucun trajet prédéfini, aucun théorème, aucune histoire ni aucune géographie, aucun cours sur lequel s’appuyer pour réfléchir et pour agir, aujourd’hui et dans 20 ans.

Il n’y a pas de manuel universel de la vie de famille et du foyer. Et cela nous manque beaucoup.

On ne sait pas vraiment où se situent les compétences. Pas seulement celles sur la parentalité qui demeure le sujet le plus documenté, mais celles qui sont connexes et concernent la totalité des faits et gestes d’une famille sous un même toit.

Est-ce que construire une famille est une activité médiocre et secondaire ? Ou est-ce qu’elle est tellement complexe qu’elle devient non enseignable ?
Est-ce qu’elle brasse trop de spécificités et donc de cas à part ?
Est-ce qu’elle est trop culturelle, trop subjective, trop circonstanciée, trop individuelle, trop émotionnelle, trop rébarbative ?
Est-ce que l’on n’a pas le temps, oppressées que nous sommes par une charge mentale quasi institutionnalisée ?
Ou que l’on refuse, tout bonnement, d’apprendre sur ce sujet ?

Famille, charge mentale et absence de manuel commun

Les religions se sont fait une spécialité de la question et s’en emparent plus que jamais, à la fois de façon pragmatique et en tentant d’insuffler une morale et un guidage solides, voire coercitif, dans ce domaine confus et si aisément émotionnalisable.

Mais ne court-on pas un risque en laissant les religions s’activer dans l’ombre sur ce sujet, le risque d’être rapidement dépassé de l’intérieur par des modes de vie incompatibles et impossibles à conjurer ?

Le brouhaha et la cacophonie engendrées par l’instabilité des vécus et amplifiées par les réseaux sociaux créent une impression de vide existentiel et une véritable quête de « spiritualité », perçue comme une sorte de paradis perdu.

Je le constate tous les jours en vous écoutant.

Il s’agit pourtant souvent d’un prétexte pour suivre n’importe quelle voix, n’importe quelle voie, permettant de se réconforter dans la modernité : celle d’une singularité et d’une universalité oppressantes, qui vous entraînent très loin de la cellule familiale qui, elle, au moins, est à taille humaine.

Bien entendu, les erreurs tentent d’être corrigées par l’État et les institutions car on a bien compris que la violence, la précarité, l’injustice ou la solitude créent des dégâts irréversibles sur les enfants comme les parents. On a des crèches, on a des allocations familiales, on a des jardins publics. Mais on a aussi des pressions, des injonctions, des peurs, des jalousies et des principes qui ne sont pas cohérents, regroupés et disponibles.

Il manque tellement de cadres de référence !

Nous fondons sur les témoignages écrits sous le coup de la bonne ou de la mauvaise humeur pour tâcher de comprendre le sort qui est le nôtre en tant que mère. Il faut dire qu’il n’y a aucune formation intellectuelle globale pour ce qui ressort de la vie privée – sachant que les enfants n’en sont qu’une composante. Ce domaine comprend aussi le couple, la sexualité, la connaissance de soi et de son corps, l’orientation de sa vie, les amis, la citoyenneté, l’intégration sociale, le budget, le logement, le voisinage… c’est-à-dire tout ce qui se situe en-deçà et au-delà du salariat et de l’entreprise.

Je vous laisse penser à tout ce que cela représente potentiellement : quelque chose de gigantesque. Quelque chose sur laquelle nous avons beaucoup d’informations et d’expériences, mais peu de synthèse et de programme. Peu de méthodes sur lesquelles se reposer qui nous permettraient de pratiquer le quotidien en paix, tout en sachant que l’avenir se révèlerait avec davantage de souplesse, de cohésion et d’équilibre.

L’intelligence des mères à l’ère de la technologie

Finalement, nous avons beaucoup d’expérience sur ce sujet, mais étrangement peu de recul. Est-ce que le foyer a contribué à l’évolution scientifique récente comme l’ont fait la chimie, le nucléaire, le changement climatique ou le numérique ? Qu’est-ce que la famille a empêché, détruit, favorisé, révolutionné ?

Et spécifiquement, qu’est-ce que la pensée et l’intelligence des mères peuvent apporter à l’ère de la technologie ? Au croisement du vivant, du temps, de l’attention et de l’organisation, cette forme d’intelligence est unique. Elle est affective, elle est structurelle, elle est stratégique.

Nous devons l’expliciter dès maintenant, à l’heure où l’IA s’impose dans nos modes de vie et où les jeunes y trouvent des compagnons auxquels ils s’attachent de façon addictive. La maison est l’un des meilleurs laboratoires pour décrire une science de l’humain en action !

La maison, laboratoire de l’humain

C’est un sujet passionnant que j’adore, vous le savez. Je ne cesse de vous en parler d’une façon ou d’une autre. N’hésitez-pas à me faire part de vos remarques et idées, comme d’habitude !


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