Devenir mère, avoir un deuxième enfant, puis attendre de devenir grand-mère : notre entourage suit les étapes de notre vie, nous courtise, nous protège, nous sanctionne parfois et nous rappelle le chemin commun. La pression sociale sur la maternité est omniprésente.
Jusqu’au jour où nous décidons d’imaginer nous-mêmes la suite…

D’autres que nous tracent notre chemin

Récemment une amie de longue date me racontait que son entourage avait incidemment commencé à lui demander quand elle allait être grand-mère.
Cela la préoccupe car les femmes de son âge, en l’occurrence, ont déjà atteint cette étape, autant publique que privée, de leur vie.

Je me souviens qu’il y a 35 ans, cette même amie m’avait rapporté que ce même entourage lui demandait (j’imagine avec insistance, puisqu’elle m’en avait parlé) quand elle allait devenir mère. 
C’était logique. La maternité était attendue comme un devoir et une évidence, c’était LE signe de reconnaissance et d’intégration. 

Plus tard, après son premier enfant, elle en a eu un deuxième. 
Je n’y avais pas pensé sur le coup, mais en l’écoutant l’autre jour j’ai réalisé qu’elle avait dû, de nouveau, être sensible à une « amicale » pression : celle de donner un frère ou une sœur à son fils. Son entourage cherchait, avec les meilleures intentions, à la guider vers la normalité de la famille, en même temps qu’elle cherchait à y adhérer d’elle-même.

J’ai distingué chez mon amie deux sensations contradictoires : le désir d’être perçue comme conforme et l’embarras de devoir l’être.
Digérer cette antinomie, c’est notre destin à toutes. 

Dans certains contextes traditionnels et de groupes sociaux homogènes, devenir mère une première fois puis une autre et ainsi de suite, puis devenir grand-mère, puis peut-être arrière-grand-mère, sont des étapes essentielles, susceptibles, si on n’y répond pas, de nous mettre durablement à l’écart, pendant des décennies. 

Notre corps ne nous appartient pas totalement – et pas seulement parce que les hommes rêvent de s’en emparer. 
Nos tantes, nos voisines, nos collègues et nos copines d’enfance veulent aussi tracer un chemin physiologique pour nous. Elles veulent que nous leur ressemblions, même dans les erreurs et les doutes qu’elles véhiculent.

Elles suivent l’avancée de notre vie, nous encadrent, nous contrôlent, nous protègent et nous sécurisent, à travers notre corps et celui de nos enfants.
Elles pensent qu’il vaut mieux conserver un mode de vie collectif imparfait que de prendre le large pour en choisir un autre qui relève de l’inconnu. Chacune pressent que le changement ou le départ risquent de déplacer, voire endommager, la relation et la protection qui l’accompagne.

Notre « petit peuple du quotidien », ces femmes qui nous servent de modèles et de références sans toujours le savoir ou le vouloir, sait d’instinct que la culture et la structure se construisent sur la reproduction des êtres et des mœurs, des routines et des idées.

Elles savent que la nouveauté ne s’intègre que par petites doses et qu’enfanter trop tôt, trop tard ou pas du tout véhicule un risque : celui d’être en décalage et de ne pas s’intégrer totalement dans le groupe auquel on appartient. D’être rebelle, d’une façon ou d’une autre, et donc un peu mise à l’écart, car on pourrait perturber un équilibre précaire, particulièrement dans l’époque instable dans laquelle nous vivons aujourd’hui. 

Ce petit peuple que l’on côtoie jour après jour exerce un rôle prédominant dans notre liberté physique : celui de nous pousser à nous reproduire ou pas, quand et comment. 
Quel que soit notre milieu de vie, qu’il soit international, militant, recomposé, fonctionnaire, artiste, bourgeois, religieux ou banlieusard, nous serons tentées de lui ressembler. Il nous sera douloureux de quitter ses membres… et il leur sera pénible de nous abandonner.

On peut désirer profondément devenir mère tout en voulant délibérément répondre à l’attente de son entourage. Mais c’est loin d’être systématiquement le cas.
La liberté personnelle et le désir d’appartenance ne sont pas toujours si faciles à conjuguer. 

Maternité et liberté après 50 ans

L’étape de la maternité acceptée ou refusée n’est pas la seule à modifier notre trajectoire. Le départ des enfants la transforme une nouvelle fois.

Quand nos enfants partent, notre mission quotidienne d’éducatrice s’étiole et nous nous interrogeons de nouveau. Nous avions inventé pour eux un savant mélange « action-justification » afin qu’ils naviguent aisément dans le milieu que nous connaissions ou auquel nous aspirions. Et nous arrivons à court de messages. 

On s’est vidée de nos repères. La roue idéologique qui nous faisait avancer s’est grippée.  Quand nos enfants partent, nous n’avons plus de corps à nourrir. 
Ni de plaies à panser. 
Ni de cœur à consoler.
Ni de têtes à remplir. 
Ni de traditions à maintenir. 

L’expression de tout notre être, autrefois aimanté par eux, cherche un nouveau support pour prospérer et nous porter vers l’avenir. Et logiquement, nous sommes tentées de nous tourner de nouveau vers l’entourage pour qu’il nous guide.
Nous voulons réintégrer un univers hors du foyer dans lequel, nous aussi, nous pouvons grandir et pour cela, il faut avoir conservé le goût de connaitre, l’intérêt de la découverte. 

Il faut avoir conservé une envie de l’avenir. Être prête à changer ces valeurs – qui sont souvent moins les nôtres que celles de notre groupe – retrouver une autonomie de pensée tout en mesurant les contraintes de notre milieu, ce que nous allons gagner et ce que nous allons perdre. 

Nous nous trouvons vraiment confrontée à nous-mêmes. C’est une sorte de grande crise : la crise de la cinquantaine. 

La mission biologique laisse place à une mission personnelle que nous devons identifier nous-même. C’est un exercice difficile, plus complexe que ce que nous imaginons. Car si nous n’y veillons pas, nous poursuivrons tout naturellement ces activités attendues et prévisibles, en nous convainquant qu’il faut nous accommoder de notre sort, exactement adapté à ce que nous sommes.

Notre petit peuple du quotidien n’a pas de solution toute prête pour nous dire vers où aller. Il sait davantage penser notre maternité que notre individualité propre de femme. 

Il possède une grande expérience du connu en diffusant ce qui a permis au groupe de durer. Mais l’inconnu demande une autre forme de confiance : confiance en soi, en ses propres ressources, quelles soient matérielles, émotionnelles, intellectuelles, sociales. En parallèle de sa vie de famille, il faut avoir entretenu une vraie connaissance du monde extérieur, sinon on s’aperçoit vite qu’il vaudrait mieux ne pas s’aventurer au-delà du familier.

Mais nous devons nous donner la permission d’avancer. Nous devons toujours garder en tête la réalité de cette ouverture, même si nous choisissons de ne pas la mettre en œuvre, ou seulement par petites touches.

Le risque, c’est de renoncer. Et de transmettre ce renoncement. C’est qu’à notre tour, nous soyons incitées à devenir ces prescriptrices de normes, même si nous savons qu’elles sont un peu tordues et restrictives, pas forcément délicates ni créatives. 
Même si nous devons nous contorsionner pour les suivre.

Nous pourrions ne pas profiter vraiment de notre liberté, par peur de décevoir. Nous pourrions nous auto-convaincre de maintenir l’ordre du monde, à moitié frustrée et à moitié soulagée, dispensant à celles qui nous suivent nos convictions et nos conclusions. 
Nous deviendrons alors celles qui interrogent les autres femmes, juste au moment opportun, pour savoir quand elles deviendront mère, grand-mère et un jour peut-être, arrière-grand-mère. 

Renaître, c’est aussi oser se raconter

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