Si vous avez suivi mes lettres hebdomadaires et les vidéos récentes que j’ai enregistrées avec Florence, vous avez compris que sa démarche (déménager à l’autre bout du monde après avoir réglé ses affaires en France - ses enfants suivent leur propre destin, ses biens sont vendus ou placés en lieu sûr, etc.) n’est pas unique. C’est quelque chose qui vous tente à un moment ou un autre de votre vie, même si vous choisissez un changement moins radical.
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Dans l’idéal, il faudrait s’arranger pour que cela se passe au début ou à la fin de la carrière : un temps intermédiaire avant de commencer à travailler et à fonder une famille, ou à la retraite, pour conclure un périple professionnel ou démarrer enfin cette vie merveilleuse qui décore nos songes diurnes et nocturnes. Mais voilà : chez les femmes, ces sauts dans le vide ont souvent lieu de façon intempestive, au beau milieu de la vie. En pleine ménopause.
Bien sûr ce n’est pas uniquement la ménopause qui donne soudain des ailes ou le bourdon. Mais elle se déclenche à un âge où toute la vie se transforme : le corps change, les enfants ont moins besoin de nous, le couple s’engourdit et la routine du travail commence vraiment à nous peser. Et puis on a déjà vécu cinq décennies, ça commence à faire long : c’est le moment idéal pour que nos vieilles aspirations nous rattrapent.
Les vies dont nous rêvons
Le départ à l’étranger fait partie de ces grands mythes qui nous caractérisent. Tout comme la rénovation d’une vaste bicoque dans un lieu à la beauté exceptionnelle, l’accès à l’aisance financière, la rencontre de l’homme de nos rêves ou la rupture avec celui qui incarne le passé, la reconnaissance publique en tant qu’artiste, une position professionnelle/sociétale/politique exemplaire, un diplôme prestigieux que nous serions si fières d’obtenir : quelque chose qui nous porte plus haut. Plus loin.
Nous n’avons pas toutes les mêmes rêves, mais ils appartiennent à une poignée de grands scénarios que je reconnais continuellement chez vous. Oui, ils reviennent d’une femme à l’autre sous des formes différentes car ils représentent ce qui nous manque depuis toujours : l’ailleurs, la liberté, l’amour, la sécurité, la reconnaissance, la création, la réussite.
Pendant des années, on se répète le même scénario dans un coin de sa tête. Et un jour, on réalise que c’est la direction à suivre : ce que nous désirons au fond de nous. On cherchera alors à le vivre coûte que coûte, comme si nos jours en dépendaient.
Nous tentons toutes, je crois, de mettre en œuvre ce qui nous semble le plus inatteignable. C’est ce qui nous porte dans la vie. Être en pleine forme alors que notre constitution est chétive. Être désirée alors que nous sommes solitaires. Être sollicitée alors que nous ne sommes qu’un maillon parmi des milliers d’autres identiques. Être vue alors que nous nous sentons emmurée. Être simples alors que nous sommes compliquées.
Le moment où l’on renonce
Nous débutons ce parcours le cœur vaillant quand nous avons vingt ans. Et puis, à un moment donné, nous nous arrêtons en chemin. Est-ce parce que les forces et les ressources nous lâchent ? Parce que nous avons trouvé un terrain acceptable, à défaut d’être idéal ? Parce que nous laissons d’autres personnes intervenir dans le cours de notre vie et perdons les ficelles ? Parce que nous nous persuadons qu’un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » ? Parce que nous nous laissons submerger par l’injustice et la complexité du monde ?
Est-ce parce que nous sommes des femmes et des mères, et que les femmes et les mères ne sont pas aussi maîtresses de leur destin que les hommes ? Être mère, c’est faire entrer le destin des autres dans le sien. Et donc pendant des années s’occuper de plusieurs trajectoires à la fois – typiquement en négligeant la nôtre.
Il est toujours passionnant d’observer ce moment lorsqu’il arrive. Ce moment où l’on renonce.
Cela se fait sur le coup d’une prise de conscience soudaine ou bien au terme d’une longue pratique de déceptions et d’ajustements. On cesse peu à peu d’imaginer une autre possibilité. On devient réaliste - c’est-à-dire qu’on se remplit d’un réel trop grand, un réel qui ne laisse la place à rien d’autre.
Et puis un jour, le réel se met à bouger. Ce jour-là, hop ! les enfants sont grands, notre corps déraille, nos parents sont vieux, notre travail nous assomme, une rencontre nous galvanise, un déménagement nous remue. Notre environnement n’est plus celui autour duquel nous avions organisé notre vie. Bref, la vie nous réveille. Bientôt, très vite, viendra le moment où l’on se libère.
Ces phases nous propulsent dans l’incertitude et le chaos et l’insomnie. Est-ce cela qui nous empêche de dormir à la ménopause, ou est-ce l’insomnie elle-même qui génère nos propres doutes ?
Quand le corps bouleverse le calendrier
Tout s’accorde, à certaines phases où notre corps change, à ce que nos pensées et nos rêves se transforment par la même occasion. L’adolescence, la maternité et la ménopause ont donc ce pouvoir de nous révéler à nous-mêmes. Pas définitivement bien sûr, mais jusqu’à la prochaine étape… quand notre corps et notre esprit s’ajusteront de nouveau pour nous pousser vers l’avant. Nous avons drôlement intérêt à écouter leur message - et de toutes façons, il est presque impossible de résister à cet appel.
C’est l’appel sourd et implacable de la vie.
Les cycles de la féminité suivent un cours tellement différent des cycles administratifs que parfois je suis submergée par cette incompatibilité. Mais qui a pu inventer un système aussi tordu ?
Il faudra apprendre à se contorsionner, littéralement, pour conjuguer 18 années de scolarité, 172 trimestres de cotisations de retraite, 450 cycles menstruels, plusieurs maternités, maladies, réorientations, déménagements et décès de proches.
L’école, le corps, l’administration, le travail, la météo et le plan de la ville où nous nous trouvons ont chacun leur propre intention et leur propre fonctionnement. Parfois ils s’accordent, souvent ils s’affrontent ! Nous serrons les dents, nous construisons des budgets, nous remplissons des agendas et nous avons hâte que l’année s’achève pour repartir sur des bases plus saines. Ce qui ne se produit pas très souvent.
Quel contraste entre l’organisation collective dont la trajectoire est terriblement linéaire (se former, travailler, progresser, cotiser, prendre sa retraite) et notre corps qui suit un tout autre rythme, théâtre de cycles qui s’emboîtent et de transformations majeures.
Je crois qu’en fait nos vies de femmes suivent des chemins créés pour les hommes. Ce ne sont pas de mauvais chemins, pas du tout, ils sont même parfaitement visibles par eux. Ils ont juste le défaut de ne pas avoir été faits pour nous. Nous devons dessiner les nôtres. Cela nous saute aux yeux parfois, comme pour Florence qui, parvenue au terme de sa vie de mère à plein temps, peut enfin partir au Japon - pays qui l’attire depuis des lustres.
Le grand saut autour de 50 ans
C’est un saut spectaculaire dans un autre monde. Autour de cinquante ans nous, les femmes, osons faire ce plongeon. On bondit vers ce qui nous manque et que nous avions mis entre parenthèses… jusqu’à ce que la périménopause se rappelle à nous.
Voilà un mouvement normal, somme toute, un mouvement profondément lié à cette période de nos vies, et qui a pour racine une transformation physiologique et environnementale majeure. Un message intérieur et un message extérieur qui doublent leur portée pour que nous l’entendions vraiment.
Quel est l’élan qui vous libère autour de 50 ans ? À quel appel allez-vous répondre, que vous réclame votre vie, exactement ? Je suis sûre que cela va vous sauter aux yeux.
