En vous écoutant, en vous parlant, en réfléchissant, en lisant, j’essaie de trouver une façon simple de comprendre et d’appréhender cette transformation totale qu’est la ménopause. Je suis persuadée que notre corps, pris dans son environnement, nous guide. Pourtant les choses peuvent être brouillées, les messages opaques, le mal-être évident sans que l’on sache en tirer de leçon.
Sensation de ne servir à rien, de ne plus avoir d’utilité sociale.
Sensation que « quelque chose » s’achève.
Sensation que c’est maintenant ou jamais, sans pouvoir déterminer précisément ce que cela signifie.
J’en ai beaucoup parlé dans mes articles et je vous redis ici : malgré les études que nous avons suivies, les causes que nous avons défendues, les partenariats que nous avons noués et défaits, notre ambition et nos attentes dans la vie, nous nous sentons toujours, toute notre vie, appelées par quelque chose de très primaire.
Nous sommes appelées par notre corps.
Et nous le ressentons fortement en négatif à la ménopause, ce qui va nous pousser pendant quelques années à nous engloutir dans une interrogation permanente sur notre existence tout entière.
La nature du corps
Une des grandes réalisations de soi est la transmission de la vie, qui suit un flux hormonal nous emmenant sur une route émotionnellement mouvementée : l’attirance physique pour d’autres, le désir sexuel, l’envie de couple, l’appel des enfants, le besoin irrésistible de penser à eux à n’importe quel moment de la journée et de la nuit, y compris aux moments les plus inopportuns.
L’éducation et la participation à la marche du monde, aussi passionnantes ou horripilantes soient-elles, n’empêchent pas nos pulsions de protection envers nos enfants, qu’ils soient tout-petits ou adolescents. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent adultes que notre corps se détache d’eux, d’une certaine façon.
Le départ des enfants, très souvent conjoint à la ménopause, constitue une rupture extrêmement déroutante, quel que soit notre degré d’achèvement dans la vie. Et même sans enfant, notre corps nous parle d’un renouvellement, d’une mue. Une lassitude parfois profonde s’est installée dans la vie, elle cherche à envoyer un signal.
Enfin le deuil des parents est aussi une vraie rupture du coeur et du corps, que l’on ressent comme si le fil invisible qui nous connectait se rompt.
Le retour au vivant
Les thérapies hormonales comblent certains déficits internes et permettent de dormir. Elles tentent de minimiser le vide physique que nous ressentons, mais elles ne comblent pas cette sensation d’inutilité, de pauvreté humaine, si j’ose dire. Elles constituent un pansement qui cache une plaie plus profonde : celle de la transformation de notre vie de mère en une autre vie, orientée vers d’autres personnes.
Je note, en parlant avec vous, combien la nature au sens large du terme vous parle à ce moment-là. Elle devient souvent la seule chose qui soulage. Les arbres, les animaux, le soleil et la pluie. Nous réalisons à la ménopause à quel point nous appartenons à ce monde qui grouille autour de nous, un monde primaire, sensuel, essentiel et totalement féminin, débarrassé de tout ce que les hommes ont conçu et fabriqué.
À partir de la ménopause, je vois les femmes se dissocier de l’univers des hommes : elles fondent moins leurs références sur eux, leurs constructions et leur éducation, mais les font prospérer à partir d’éléments naturels, qui parlent de vie et de mort. La Nature avec un grand N, c’est l’acceptation de notre temporalité et de notre besoin, oui, notre besoin, de ne pas durer. Et puisque la vie ne peut pas durer, elle doit donc se reproduire.
Ce grand principe nous saute aux yeux quand nos enfants partent. Enfin c’est ce qui s’est passé pour moi.
Notre temps est compté
Nous vivons la maladie et le décès de nos parents, une fin absolument naturelle et absolument déchirante, car nous n’y pouvons rien, vraiment rien. Nous réalisons que notre avenir aura une fin. Nous sommes pressées d’occuper le terrain, de remplir notre destin, oppressées à l’idée de ne pas trouver une nouvelle identité qui nous porterait jusqu’au bout. Nous craignons de ne jamais trouver notre voix et notre voie, notre créativité et notre chemin.
Où vais-je et comment ? Cette obsession de la longévité est intéressante : avons-nous besoin de temps pour nous réaliser ? Nous espérons que nos corps, vidés d’hormones, de fatigue, de tension nerveuse et de charge mentale, vont se réanimer et recréer un élan, une ambition d’un nouvel ordre : d’autres êtres à secourir, peut-être, quel que soit le moyen utilisé.
Nous nous sentons superflues. Le monde pourrait tourner sans nous, n’est-ce pas ? Et pourtant nous ne sommes pas prêtes à disparaître. Nous sommes vivantes et nous cherchons la place que cette vie peut encore occuper.
Le corps dans le regard des autres
Nous devons sortir de notre chrysalide et nous dépouiller de ce qui nous tenait auparavant. Nous ne changeons pas fondamentalement. Nous sommes la même personne, avec un corps qui se modifie, des rides qui poussent, un ventre qui pousse aussi, une intuition plus fine, réveillée par de multiples expériences.
Nous nous pensons devenues invisibles. Il n’existe presque plus de photos de nous sur Internet : quand je cherche « photo de femme de 55 ans », je trouve toujours les mêmes mannequins, représentant un âge indéterminé et continu qui va de 50 à 80 ans (avec quelques nuances, bien entendu). Nous savons pourtant que nous nous transformons beaucoup entre la moitié et la fin de la vie, mais nous ne le montrons nulle part sur nos smartphones.
De même, les images des jeunes femmes de 20 ou 35 ans se ressemblent aussi, de façon anormale.
Même en les examinant attentivement, on ne comprend plus où elles en sont dans la vie, tant les images et la réalité se sont déformées pour se conformer à la vérité moderne : celle de la vie alternative sur écran. Ces femmes ont supprimé un moyen d’expression inouï : montrer leur visage au naturel.
Et nous aussi, plus âgées, faisons la même chose. Nous n’utilisons pas notre corps pour avancer, mais pour ne pas régresser. Comment avons-nous pu devenir aussi dépendantes du regard des autres au point de modifier notre authenticité ? C’est une question qui me taraude depuis toujours.
Nous sommes des liens
Bien sûr, nous sommes des femmes, nous sommes des liens. Nous vivons grâce aux corps, aux âmes et aux émotions des autres humains, qui agissent et rebondissent sur les nôtres en continu. Nous absorbons les autres personnes, et nous les fabriquons aussi.
Les hommes passent par d’autres moyens, enfin beaucoup d’entre eux. Ils n’ont pas autant besoin des autres pour se révéler et avancer. Ils s’expriment par la création d’objets matériels et immatériels, non humains. J’aurais adoré être un homme, inventer quelque chose, un concept informatique par exemple, et comprendre à quel point je n’aurais eu besoin de personne pour vivre et me dédoubler.
C’est bête, mais nous, nous nous multiplions, nous nous diffusons, en passant par des corps, les nôtres ou ceux des autres. Eux passent par tout le reste et cela les contente.
Les femmes face au pouvoir
Notre éducation, qu’elle soit primaire, secondaire ou universitaire, s’appuie sur la connaissance du monde du point de vue des hommes. C’est très intéressant mais c’est aussi très incomplet. Nous oublions une grande part de ce que les femmes savent et de ce vers quoi elles sont portées. Nous oublions la reproduction, la transmission, l’entraide. L’instinct. La survie. Le grouillement de la nature qui est à nos pieds.
Une amie qui a fait une belle carrière dans la Silicon Valley me racontait l’autre jour combien cela lui avait été difficile de diriger des femmes. Elle les percevaient comme étant mesquines et agressives à son égard tandis qu’elles obéissaient plus spontanément aux hommes. Est-ce un cliché qui vient du fait qu’il est souvent difficile de diriger, que l’on soit homme ou femme ? Une forme de misogynie à l’encontre de son propre sexe, créée par la montée en grade au sein d’une entreprise résolument patriarcale malgré des allures ultramodernes ?
Cette amie participait à tous les cercles féminins et de sororité mais ne trouvait jamais cette forme de confiance fondamentale que l’on crée dans une hiérarchie. Malgré son charisme et sa compétence, elle n’arrivait pas à susciter l’adhésion des femmes sous ses ordres. Elle ne manquait pas de reconnaissance professionnelle, elle manquait de reconnaissance féminine.
Vers un pouvoir féminin puissant, distinct du pouvoir masculin
Pour ma part, j’y vois une raison : les femmes sont portées vers l’aide aux autres, donc vers les plus petits, les plus malades, les moins chanceux. Nous admirons difficilement les femmes de pouvoir. Elles ne nous intéressent pas, en quelque sorte, nous avons même tendance à nous en méfier. C’est étrange, mais nous ne semblons pas spontanément disposées à les soutenir. Nous considérons en revanche les hommes qui nous sont supérieurs, même sans les respecter, car ils s’imposent physiquement, de gré ou de force.
Une femme de pouvoir accepte peut-être que les autres femmes sont convaincues qu’elle n’a pas besoin d’aide. Pour nous, les nécessiteux sont forcément « en dessous ». Plus faibles. Quant aux hommes, ils sont portés vers les plus « forts », c’est-à-dire les plus détachés – ceux qui, d’une certaine façon, ne s’attardent pas sur la vulnérabilité des corps mais sur la durabilité des organisations, des règles, des techniques, des objets.
Je ne généralise pas, mais ce schéma me paraît assez commun. Je ne juge personne, évidemment, et je ne prétends pas qu’il soit systématique. Mais quand même, cette réalité appartient un peu à notre nature, même si elle est déplaisante.
C’est la raison pour laquelle nous devons considérer différemment la notion de pouvoir : ne pas nous appuyer sur la définition masculine qui passe par une forme ou une autre de force directe, mais revendiquer un pouvoir aussi éminemment féminin que puissant et performant. Nous avons le pouvoir d’aider avec une grande intelligence, et nous devons l’utiliser, surtout à haut niveau, sinon nous serons fondamentalement déçues.
À poste équivalent, nous ne vivons pas nos fonctions de la même façon que les hommes et cela nous apparaît de plus en plus clairement au fur et à mesure de notre expérience. Il ne s’agit plus de les copier, mais de nous imposer intégralement, sur notre propre terrain. Avec le corps que nous avons et malgré la sensation de ne pas pouvoir autant occuper la scène.
Les jeunes femmes travaillent de plus en plus entre elles, sans homme, pour contrer les risques d’être, en quelque sorte, réduites au silence. Nous devrions en faire autant.
Aider est un pouvoir
Cette caractéristique de notre corps est notre force. Ça n’est pas un défaut, une faiblesse, un manque de lumière ou de capacité. C’est une énergie qu’il faut décrire et mettre en œuvre. Aider est un pouvoir, puisque nous avons la possibilité de l’orienter à bon escient ou à mauvais escient.
On peut détruire une personne, une famille ou une organisation en affirmant vouloir l’aider. Aider, ça n’est pas épauler ni remplacer ni minimiser. Aider, c’est mettre en place un système qui valorise l’autre pour qu’il devienne indépendant.
C’est extrêmement difficile à faire de façon neutre. Nous sommes toujours tentées de laisser quelque chose de nous-mêmes dans les liens que nous créons. Doser l’affectivité, l’information, la réassurance, la méthode, tout cela est très subtil. Comme il est difficile d’être efficace sans créer de la dépendance !
Une nouvelle fonction pour notre corps
Je vous emmène très loin du corps des femmes ménopausées, allez-vous me dire. C’est toujours ma façon de voir les choses : à la manière de tentacules.
Mais pourtant, tout me ramène à la nature de notre corps. La ménopause et le changement de vie qu’elle suscite.
Il est essentiel de clarifier notre position de personnes physiques et périssables. Cette réalité nous pousse à accomplir quelque chose avant que la vieillesse ou l’incapacité ne nous envahissent. Elle nous donne la joie pure d’être portées dans le monde d’aujourd’hui et de contribuer intelligemment au monde de demain et au-delà, lorsque nous ne serons plus là.
Une fois les enfants partis, une fois la ménopause arrivée, nous sommes prêtes à participer au monde à une autre échelle et nous devons le faire. Nous pouvons devenir des rôles modèles et mettre en œuvre un pouvoir qui libère et qui ne contraint pas. Un pouvoir féminin et collectif, émanant de notre corps ménopausé et de notre esprit véritablement créatif.
Renaître, c’est aussi oser se raconter
Ce blog continuera de le faire, chaque dimanche matin. Inscrivez-vous à ma newsletter et écrivez-moi dès que vous en ressentez l’envie. J’adore vous lire, j’adore vous répondre. Ce blog est un espace d’échange et de réflexion entre vous et moi sur ce thème fabuleux de la réinvention personnelle après 50 ans, profitez-en.
Pour aller plus loin dans ce blog :
- Refaire son visage après 50 ans : rides, image de soi et pression sociale
- Aimons notre ventre à la ménopause
- Les hauts et les bas du désir sexuel
Enfin je vous invite à laisser un commentaire sur ce thème de la ménopause et du changement de vie et à partager votre propre expérience sur le sujet.