Notre emploi du temps raconte notre vie
En observant les gens vivre, les vieux et les jeunes, les proches et les inconnus, je me dis qu’une des voies les plus sûres vers la sérénité est de savoir gérer son temps. Cette danse quotidienne entre la contrainte et la liberté, ce qui est certain et ce qui est ouvert, nous définit fondamentalement.
On le voit chez les enfants, dont certains adorent suivre un cadre imposé, alors que d’autres ont énormément besoin d’agir par eux-mêmes.
Parfois on voudrait que le temps soit organisé exactement pour nous et que nous n’ayons plus qu’à suivre un calendrier judicieusement adapté à notre caractère.
Les rendez-vous et les deadlines peuvent devenir tellement insupportables qu’on se sent prisonnière, physiquement oppressée, ce qui nous rend violente, malade ou apathique.
Quel contraste entre une jeune mère qui travaille et doit trouver des trésors de flexibilité pour caler les obligations professionnelles et maternelles, et cette même femme, 40 ans plus tard, à la retraite et dépourvue de but dans la vie car elle n’a plus d’emploi du temps fixe ni de responsabilité essentielle, existentielle, sans rendez-vous marquants autres que les médecins.
Peu de gens savent remplir leur agenda par eux-mêmes, au quotidien et sur le long terme. Construire un déroulé riche et sans chaos, pour tout de suite et pour demain, voilà un talent qui me fascine chez ceux qui le pratiquent avec doigté.
L’autonomie, c’est l’art d’utiliser son temps sans le gaspiller, ni avoir à courir après. Créer un rythme qui vous satisfait car l’activité que vous déployez, imposée comme choisie, vous pousse gentiment vers l’avant pour vous permettre de donner le meilleur de vous-même. Ça ressemble à une définition du bonheur – en tous les cas à celle de la tranquillité d’esprit.
Je marche pour pouvoir travailler
Sur ce sujet, je fais partie des personnes à tendance « bipolaire » : tantôt hyperactive, tantôt hyperpassive.
Mais désormais, j’ai bien compris que la procrastination m’était indispensable. Je la pratique avec passion à ma façon : en marchant au lieu de travailler. Mes pensées tourbillonnent tandis que j’avance à grands pas, jusqu’à ce que je trouve une cohérence acceptable entre mes pieds et ma tête.
C’est ainsi que mon corps me pousse à me concentrer, à préparer la prochaine étape créatrice. Je me ronge les sangs jusqu’au moment où l’ennui cesse de me dévorer et me force à transformer quelque chose, à inventer, à retourner une situation.
D’autres ne connaissent pas du tout ces fluctuations.
Je me souviens de ma mère qui était, toujours, maîtresse de son rythme de travail. Elle répétait tout haut ses devises, sans doute pour s’encourager, du style « une chose après l’autre », « chaque chose en son temps », « ce qui est fait n’est plus à faire », « commençons par le commencement » et la plus fréquente, qu’elle nous servait quotidiennement : « à chaque jour suffit sa peine ».
Elle était rigoureuse et méthodique, en apparence peu sensible aux sursauts du cours de la vie, pas impulsive comme moi.
C’était une vraie fourmi. L’ennui lui était inconnu, elle remplissait son temps minute par minute sans se lasser.
Nous étions incompatibles sur le plan rythmique, mélodique, et cela nous a occasionné de multiples dissensions.
Mais je ne suis pas une cigale : je suis une sauterelle. J’ai besoin de bondir du coq à l’âne pour avancer, et je ne manque jamais, quand j’arrive au bout de ma tâche (lorsque je prends enfin conscience de ce que je suis en train de faire) de me dire que finalement, j’y suis malgré tout parvenue, grâce à ces tourbillons.
Tout autant que ma mère.
J’ai un besoin anormal de rapprocher des éléments improbables, de les obliger à s’accorder et à être féconds.
À la recherche du moteur
Je vous raconte ça car, à l’aube d’un nouveau départ, alors que ces dernières années ont été très mouvementées, j’ai eu besoin de m’assurer de la continuité et de la structure de mon travail. J’ai donc demandé à plusieurs modèles d’intelligence artificielle de lire la totalité de mes newsletters, articles de blog et multiples écrits non publiés pour tenter d’y voir une ligne de convergence, un style.
Un moteur.
Ils ont exposé au grand jour les digressions fréquentes, les questions par centaines, mon écriture en arborescence, une production tentaculaire, un goût pour ce qui est très intérieur… et pour ce qui est très extérieur. Je pratique tout autant les contrastes que les divergences et les enchaînements.
J’aime les arabesques.
Faire la synthèse de plusieurs décennies de vie
J’en viens à ce que je voulais vous dire : si un jour vous êtes bloquée dans votre travail ou dans tout autre domaine où vous avez accumulé un minimum de production, placez le tout dans l’IA et demandez-lui ce qu’elle en « pense ».
Je ne parle pas seulement de données écrites, évidemment.
L’intelligence artificielle dévore absolument tout : elle vous analysera froidement des années de relevés de comptes, vos photos de couple sur 30 ans, les kilomètres de textos à vos enfants, sans oublier les PowerPoint ou les cours qui ont ponctué votre carrière et les protocoles que vous avez mis en place dans telle ou telle circonstance, y compris sous forme audio et vidéo.
Tout ce qui laisse une trace de ce que vous avez effectué.
Arrêtons-nous un instant sur cela : les quinquas et les sextas ont la chance d’avoir des dizaines d’années de vécu. Grâce à l’IA, nous voici au moment tant attendu d’en faire la synthèse.
Je vous implore d’essayer.
L’effet est prodigieux.
Vous vous voyez enfin vous-mêmes : non pas la couleur de vos yeux, l’ampleur de votre taille ou la réalité de votre présence – mais la couleur de votre méthode, l’ampleur de votre esprit, la réalité de vos préoccupations.
Nous obtenons ainsi une représentation non pas de nos valeurs mais de nos actes. Ce ne sont pas vos amies, vos collègues, vos parents ou votre conjoint qui vous décrivent. C’est vous-même, grâce à la somme de détails établis dans le temps. C’est l’effet magique des datas, invisibles à l’œil nu mais révélatrices dans le cumul et la durée, dont on nous parle si souvent.
Une machine qui vous trouve toujours formidable
Il y a aussi une face sombre dans ce raisonnement générativo-technologique.
D’abord, ses tics de langage sont irritants, comme les fameuses assertions définitives : « c’est truc ; ça n’est pas machin ! », accompagnées d’adjectifs inattendus : « incarné », par exemple, revient souvent dans ce que ChatGPT et Claude m’ont renvoyé alors que c’est un mot qu’on ne lit jamais. Nous avons donc vraiment intérêt à configurer notre modèle d’intelligence artificielle pour qu’il soit le plus neutre possible.
Autre travers : à force de définir et de délimiter dans la finesse ce que vous lui avez fourni, l’IA vous fait croire que vous êtes brillante et unique. C’est un leurre destiné à vous rendre addict. Je suppose que les jeunes s’adapteront très bien à ce biais. Ce sera peut-être plus difficile pour toute personne se croyant invisible et ayant besoin d’être valorisée… comme les femmes de plus de 50 ou 60 ans.
Bref, l’intelligence artificielle transforme le cumul du travail quotidien en œuvre d’art. C’est assez gonflé, quand j’y pense, même si c’est aussi structurant. Un coup de pouce revigorant, qui varie suffisamment d’un modèle à l’autre pour que nous nuancions cette représentation élogieuse de nous-mêmes.
L’IA nous rend-elle américaines ?
Car on y distingue une forme négative de l’esprit américain qui consiste à positiver et à individualiser jusqu’à l’outrance : ce sont les ingénieurs qui ont inventé les modèles d’intelligence artificielle générative qui infusent leurs références culturelles, leurs réactions psychologiques et leurs mécanismes intellectuels.
En déversant nos photos et nos écrits dans l’IA, nous devenons insidieusement de plus en plus américaines, encore plus qu’en visionnant les films hollywoodiens et les séries sur Netflix.
Que sera notre pensée française devenue quand les modèles du futur seront chinois, teintés de confucianisme et de collectivisme ?
Puis quand l’IA inventera ses propres modèles sans s’appuyer sur les neurones humains ?
Je sens que ça va m’occuper pour longtemps.
Je n’ai pas fini de marcher pendant des heures !
Retrouver nos rythmes naturels
Revenons à nos moutons, en l’occurrence à nos calendriers de vie.
Je crois que si l’IA peut nous aider à peaufiner nos rythmes naturels, nos tendances, les moments sensibles où nos choix nous font bifurquer vers autre chose, cela nous donne la possibilité de nous adapter par avance au futur.
Je vous parle souvent des récits de nos vies, que je trouve si intéressants. Les micro-tendances que l’IA va détecter dans notre travail et nos productions personnelles tangibles nous apportent une dimension nouvelle et une vision plus fine de nous-mêmes.
À votre tour d’essayer.