L’IA nous fait souvent hurler, nous les femmes qui ont plus de 50 ou 60 ans, en particulier les considérables dépenses d’énergie et les tout aussi considérables levées financières qu’elle nécessite pour fonctionner.
Je ne parlerai pas de ces sujets sensibles dans cet article, mais de ce que l’intelligence peut nous apporter en termes de recul sur nos vies.
Nous avons produit beaucoup de « données » sur nous-mêmes, pendant des décennies, dont nous ne soupçonnons pas l’intérêt pour mieux nous connaître. Surtout au moment où nous nous sentons à la croisée des chemins, typiquement après la ménopause.
Je vous raconte aujourd’hui comment on peut, oui, utiliser l’IA pour la connaissance de soi.
Et vous verrez, c’est fascinant.
Notre emploi du temps raconte notre vie
En observant les gens vivre, les vieux et les jeunes, les proches et les inconnus, je me dis que l’une des voies les plus sûres vers la sérénité est de savoir gérer son temps. Cette danse quotidienne entre la contrainte et la liberté, ce qui est certain et ce qui reste ouvert, nous définit fondamentalement.
On le voit chez les enfants : certains adorent suivre un cadre imposé, alors que d’autres ont énormément besoin d’agir par eux-mêmes.
Parfois, on voudrait que le temps soit organisé exactement pour nous et que nous n’ayons plus qu’à suivre un calendrier judicieusement adapté à notre caractère.
Les rendez-vous et les délais peuvent devenir tellement insupportables qu’on se sent prisonnière, physiquement oppressée, ce qui nous rend violente, malade ou apathique.
Quel contraste entre une jeune mère qui travaille et doit trouver des trésors de flexibilité pour caler ses obligations professionnelles et maternelles, et cette même femme, quarante ans plus tard, à la retraite et dépourvue de but parce qu’elle n’a plus d’emploi du temps fixe, plus de responsabilité essentielle, existentielle, plus de rendez-vous marquants autres que ceux des médecins.
Peu de gens savent remplir leur agenda par eux-mêmes, au quotidien et sur le long terme. Construire un déroulé riche et sans chaos, pour tout de suite et pour demain : voilà un talent qui me fascine chez ceux qui le pratiquent avec doigté.
L’autonomie, c’est l’art d’utiliser son temps sans le gaspiller ni avoir à courir après lui. C’est créer un rythme qui nous satisfait parce que l’activité que nous déployons, imposée comme choisie, nous pousse gentiment vers l’avant et nous permet de donner le meilleur de nous-mêmes.
Cela ressemble à une définition du bonheur – en tout cas à celle de la tranquillité d’esprit.
Je marche pour pouvoir travailler
Sur ce sujet, je fais partie des personnes qui fonctionnent à deux vitesses : tantôt hyperactive, tantôt hyperpassive.
Mais désormais, j’ai bien compris que la procrastination m’était indispensable. Je la pratique avec passion, à ma façon : en marchant au lieu de travailler. Mes pensées tourbillonnent tandis que j’avance à grands pas, jusqu’à ce que je trouve une cohérence acceptable entre mes pieds et ma tête.
C’est ainsi que mon corps me pousse à me concentrer et à préparer la prochaine étape créatrice. Je me ronge les sangs jusqu’au moment où l’ennui cesse de me dévorer et me force à transformer quelque chose, à inventer, à retourner une situation.
D’autres ne connaissent pas du tout ces fluctuations.
Je me souviens de ma mère, qui était toujours maîtresse de son rythme de travail. Elle répétait tout haut ses devises, sans doute pour s’encourager : « Une chose après l’autre », « Chaque chose en son temps », « Ce qui est fait n’est plus à faire », « Commençons par le commencement » et la plus fréquente, qu’elle nous servait quotidiennement : « À chaque jour suffit sa peine. »
Elle était rigoureuse et méthodique, en apparence peu sensible aux sursauts du cours de la vie, jamais impulsive comme moi.
C’était une vraie fourmi. L’ennui lui était inconnu. Elle remplissait son temps minute par minute sans se lasser.
Nous étions incompatibles sur le plan rythmique, mélodique, et cela nous a occasionné de multiples dissensions.
Mais je ne suis pas une cigale : je suis une sauterelle. J’ai besoin de bondir du coq à l’âne pour avancer. Et lorsque j’arrive au bout de ma tâche – quand je prends enfin conscience de ce que je suis en train de faire -, je ne manque jamais de me dire que j’y suis malgré tout parvenue grâce à ces tourbillons.
Tout autant que ma mère.
J’ai un besoin anormal de rapprocher des éléments improbables, de les obliger à s’accorder et à devenir féconds.
À la recherche du moteur
Je vous raconte cela parce qu’à l’aube d’un nouveau départ, après plusieurs années très mouvementées, j’ai eu besoin de m’assurer de la continuité et de la structure de mon travail.
J’ai donc demandé à plusieurs modèles d’intelligence artificielle de lire la totalité de mes lettres, de mes articles de blog et de mes multiples écrits non publiés, pour tenter d’y discerner une ligne de convergence, un style.
Un moteur.
Ils ont exposé au grand jour les digressions fréquentes, les questions par centaines, mon écriture en arborescence, une production tentaculaire, un goût pour ce qui est très intérieur… et pour ce qui est très extérieur. Je pratique tout autant les contrastes que les divergences et les enchaînements.
J’aime les arabesques.
Ce que l’IA a mis au jour dans mes textes correspond exactement à ma manière d’occuper mon temps. Je travaille comme je marche et j’écris comme je pense : par bonds, rapprochements, bifurcations et retours. Ce qui pouvait ressembler à de la dispersion possède en réalité sa propre continuité.
L’IA n’a donc pas seulement analysé mon écriture. Elle m’a montré mon rythme.
Faire la synthèse de plusieurs décennies de vie
J’en viens à ce que je voulais vous dire : si un jour vous êtes bloquée dans votre travail ou dans tout autre domaine où vous avez accumulé un minimum de production, placez le tout dans l’IA et demandez-lui ce qu’elle en « pense ».
Je ne parle pas seulement de données écrites, évidemment.
L’intelligence artificielle dévore absolument tout. Elle peut analyser froidement des années de relevés de comptes, vos photos de couple sur trente ans, les kilomètres de textos envoyés à vos enfants, sans oublier les présentations ou les cours qui ont ponctué votre carrière et les protocoles que vous avez mis en place dans telle ou telle circonstance, y compris sous forme audio ou vidéo.
Tout ce qui laisse une trace de ce que vous avez accompli.
Sur ce sujet, mieux vaut prendre quelques précautions avec ses données personnelles, anonymiser les documents sensibles… et ne pas confier à la machine des informations personnelles qui ne sont pas les vôtres.
Arrêtons-nous un instant sur cela : les quinquas et les sextas ont la chance d’avoir des dizaines d’années de vécu. Grâce à l’IA, nous voici au moment tant attendu d’en faire la synthèse.
Je vous implore d’essayer.
L’effet est prodigieux.
Vous vous voyez enfin vous-même : la couleur de votre méthode, l’ampleur de votre esprit, la réalité de vos préoccupations, plutôt que la couleur de vos yeux, l’ampleur de votre taille ou la réalité de votre présence.
Nous obtenons ainsi une représentation de nos actes et pas seulement de nos valeurs. Ce ne sont pas vos amies, vos collègues, vos parents ou votre conjoint qui vous décrivent. C’est vous-même, grâce à la somme des détails établis dans le temps.
C’est l’effet magique des données, invisibles à l’œil nu mais révélatrices dans le cumul et la durée, dont on nous parle si souvent.
Une machine qui vous trouve toujours formidable
Il existe aussi une face sombre dans ce raisonnement générativo-technologique.
D’abord, les tics de langage de l’IA sont irritants, comme ses fameuses assertions définitives : « C’est truc ; ça n’est pas machin ! », accompagnées d’adjectifs inattendus. « Incarné », par exemple, revient souvent dans ce que ChatGPT et Claude m’ont renvoyé, alors que c’est un mot qu’on lit rarement dans ce sens.
Nous avons donc intérêt à configurer notre modèle d’intelligence artificielle pour qu’il soit le plus neutre possible.
Autre travers : à force de définir et de délimiter avec finesse ce que vous lui avez fourni, l’IA vous fait croire que vous êtes brillante et unique.
Cette tendance à approuver et à flatter les utilisateurs porte même un nom : la complaisance, ou sycophancy, des modèles.
C’est un leurre destiné à vous rendre dépendante.
Je suppose que les jeunes s’adapteront très bien à ce biais. Ce sera plus difficile pour toute personne qui se croit invisible et éprouve le besoin d’être valorisée… comme beaucoup de femmes de plus de 50 ou 60 ans.
L’intelligence artificielle transforme le cumul du travail quotidien en œuvre d’art. C’est assez gonflé, quand j’y pense, même si c’est aussi structurant. C’est un coup de pouce revigorant, qui varie suffisamment d’un modèle à l’autre pour que nous puissions nuancer cette représentation élogieuse de nous-mêmes.
L’IA nous rend-elle américaines ?
On distingue dans ces réponses une forme négative de l’esprit américain, qui consiste à positiver et à individualiser jusqu’à l’outrance. Les ingénieurs qui ont inventé les modèles d’intelligence artificielle générative y ont infusé leurs références culturelles, leurs réactions psychologiques et leurs mécanismes intellectuels.
En déversant nos photos et nos écrits dans l’IA, nous devenons insidieusement de plus en plus américaines, plus encore qu’en regardant des films hollywoodiens et des séries sur Netflix.
Que deviendra notre pensée française lorsque les modèles du futur seront chinois, teintés de confucianisme et de collectivisme ?
Et lorsque l’IA inventera ses propres modèles sans s’appuyer sur les neurones humains ?
Je sens que cela va m’occuper longtemps.
Je n’ai pas fini de marcher pendant des heures !
Retrouver nos rythmes naturels
Revenons à nos moutons, en l’occurrence à nos calendriers de vie.
Si l’IA peut nous aider à reconnaître nos rythmes naturels, nos tendances et les moments sensibles où nos choix nous font bifurquer, elle peut aussi nous aider à préparer l’avenir.
Je vous parle souvent des récits de nos vies, que je trouve si intéressants. Les microtendances que l’IA détecte dans notre travail et dans nos productions personnelles tangibles nous apportent une dimension nouvelle et une vision plus fine de nous-mêmes.
Elle peut montrer à la fourmi la construction patiente qu’elle poursuit depuis des années. Elle peut révéler à la sauterelle que ses bonds dessinent eux aussi une direction.
À votre tour d’essayer.
Renaître, c’est aussi oser se raconter
Ce blog continuera de le faire, chaque dimanche matin. Inscrivez-vous à ma newsletter et écrivez-moi dès que vous en ressentez l’envie. J’adore vous lire, j’adore vous répondre. Ce blog est un espace d’échange et de réflexion entre vous et moi sur ce thème fabuleux de la réinvention personnelle après 50 ans, profitez-en.
Pour aller plus loin dans ce blog :
- Réinventer sa vie après 50 ans : nouveaux rythmes, routines, surprises
- Récit de vie : toutes ces histoires qui nous forgent
- Travailler chez soi sur Internet, l’idéal pour les femmes ?
Enfin je vous invite à laisser un commentaire, et à partager votre propre expérience sur le sujet.