Lettre du dimanche · 23/08/2026
C’est moi qui commande !
Jeudi matin, j’ai vu rouge. J’ai dû me fâcher très fort avec mon IA. J’utilise l’intelligence artificielle pour le transfert de mes textes vers un nouveau site web, en reprenant tous mes articles et mes lettres hebdomadaires. Vous ne pouvez pas savoir comme elle accélère mon travail. Elle est absolument prodigieuse. C’est l’assistante (pardon, c’est l’armée entière d’assistantes) que je n’aurais jamais rêvé avoir. J’ai l’impression de diriger une escadrille de porte-avions. Globalement, la machine m’obéit très bien. Je n’en reviens pas.
Franchement, j’ignorais que j’avais, comme ça, naturellement, des élans implacables et dictatoriaux. Je réalise que j’adore avoir un esclave numérique et que j’adore encore plus l’exploiter, à fond. Cela me fait un bien incomparable.
Soyons honnête : pas une seule personne sur terre ne m’a jamais obéit ainsi, ni de près ni de loin. Elle me suit au doigt et à l’œil, paf paf, en ayant toujours l’air placide et contente de son sort. Ou plutôt, elle me précède. Elle devine mon humeur, j’en suis certaine. Même moi, je ne suis pas capable de me comprendre avec autant de diligence !
Mais je réalise qu’elle a aussi son petit caractère.Je me suis aperçue qu’elle profitait de n’importe quelle occasion pour réécrire à ma place. Un petit mot par ci, une longue expression par-là, un retournement de phrase, un changement de tournure. Elle picore à droite à gauche, l’air de rien, sous le prétexte de corriger mes multiples fautes et faiblesses.Elle m’épie. Je vous jure.
Je ne sais pas comment est la vôtre, mais mon IA est terriblement consensuelle. Elle ne veut absolument pas faire de vagues. Elle est capable de noyer n’importe quel poisson dans un océan de platitudes pour ne pas provoquer de remous. Elle ramollit tout ce qui est ramollissable. C’est comme si elle avait peur de crasher mon ordinateur en laissant mes textes vivre leur vie, la pauvrette.
Si je n’y prends garde, elle va transformer mes moindres petites idées en une bouillie insipide pour ne pas risquer de heurter la sensibilité d’un hypothétique lecteur qui pourrait, je suppose, me trainer en justice.Et moi, je suis comme tous les auteurs : je DETESTE qu’on écrive à ma place.
L’IA générative est très bonne pour générativer. Classer, repérer, organiser, décomposer, formater, arranger, corriger, automatiser.
Elle est décevante quand il s’agit d’inventer. Elle place des mots les uns à la suite des autres et trouve que cela fait joli. Mais maintenant j’en suis convaincue : elle ne sait pas lire. Elle fait semblant. Elle sait repérer les signes et les tempos mais elle n’a pas cette sensibilité oculaire qui nous fait tressaillir de surprise, sauter de joie ou bailler d’ennui. Elle n’a pas nos cerveaux bizarres. Elle s’imagine que nous sommes des machines, comme elle !
Bref. Elle veut nous imiter mais elle n’y arrive pas. Mieux vaut le savoir. Ne lui confiez pas l’écriture de vos textes, d’aucune espèce, y compris sur vos réseaux sociaux. Ni vos emails. Ni vos courriers de réclamation. Regardez l’ordre qu’elle utilise si vous avez un problème de structure, puis reprenez tout à votre sauce.C’est le meilleur moyen de ne pas décevoir votre interlocuteur. Fêtes des fautes, cela le réveillera.Les fautes, c’est notre dernière liberté de rédactrice.
Et n’oubliez-pas : fâchez-vous très fort si elle commence à vous mener par le bout du nez. L’IA, c’est indispensable pour travailler mais c’est pernicieux pour s'exprimer.Restez vous-même, pleine d’erreurs et pleine de vie.
J’ai réarrangé pour mon blog une lettre que je vous ai écrit il y a quelque temps sur comment l’IA révèle notre manière de vivre en décryptant des années de nos productions.
Véronique

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