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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 1er juin 2025

Couper les ponts ? ​

Quand j'étais jeune, j'avais une relation ambivalente avec ma mère, c'est le moins que l'on puisse dire. Je l'imitais beaucoup car elle je la trouvais magnifique et fascinante dans la gestion du quotidien. Mais dans le même temps, je ne supportais pas son attitude consistant à minimiser tout ce que je faisais et voulais. Elle fermait aussi les yeux et les oreilles sur ce que je pensais, qui je fréquentais, ce qui m'aspirait et m'inspirait. Elle ne semblait pas du tout s'intéresser à ma vie. Elle ne m'a jamais négligé matériellement, certainement pas, elle a même très fiable sur ce point. Mais pour quelqu'un comme moi qui adorait échanger, argumenter, connaitre et apprendre, je n'en tirais rien d'autre que de continuels « ne me dis rien, ça n'est pas le moment », « je ne veux surtout pas en entendre parler », ou bien « je ne sais pas quoi te répondre ». Elle ne voulait pas que je parle avec elle.

Et en plus, elle ne voulait pas parler avec moi. Étonnant, n'est-ce pas ? Je lui en ai beaucoup voulu, mes copines en sont témoins. Qu'est-ce que j'ai pu disserter sur ma mère muette, sèche et rabat-joie ! Mais récemment j'ai remarqué quelque chose. A l'Ehpad où elle habite désormais, le personnel me signale régulièrement qu'elle ne se plaint jamais. Elle ne demande de l'aide qu'en dernier recours. Elle pourrait faire appel à quelqu'un pour se déplacer, mais elle s'oblige à le faire seule. Elle ne se mêle pas des querelles de couloir et reste polie, quelles que soient les circonstances. Elle fait preuve d'un grand courage, me répète-on.

Je réalise que ma mère, depuis toujours, ne compte que sur elle-même. Pour elle, ça n'est pas dans l'échange que l'on découvre des solutions - c'est dans l'autonomie. On se débrouille seule. On n'a pas le choix. On le fait dans le silence, en concentrant ses forces et sans discuter de la marche d'un monde qu'on ne peut pas changer (c'est inutile, donc c'est idiot). Moi bien sûr, je suis tout le contraire : j'ai besoin de parler à autrui pour entrer dans la vie. Cette différence essentielle entre elle et moi ne nous a jamais conduit à être en froid. Je crois (j'espère) qu'elle avait du respect pour moi, et réciproquement. Mais je sais qui si mon père n'avait pas su mettre de l'huile dans les rouages, j'aurais pu prendre nettement plus de distance.

Beaucoup d'entre vous ont d'ailleurs temporairement ou définitivement coupé les ponts d'avec votre mère ou votre père. Et certaines ont aussi de très pénibles relations avec leurs enfants. Ce sont des situations éprouvantes, que vous vivez comme des maladies graves : cela vous affecte de toutes sortes de façons, en commençant par votre vitalité, votre confiance en vous, votre optimisme, votre croyance dans le bonheur simple et accessible et même la réalisation de vos ambitions. Quand un lien est fragile ou effrité avec nos parents, c'est tout notre vie qui a tendance à s'effriter et se fragiliser.

Quand le lien est costaud et résistant, nos efforts sont naturels et fructueux - on est bien moins affectée par l'échec. Il est toujours extraordinaire de voir à quel point les liens du sang ont un impact émotionnel, mental mais aussi physique et matériel sur nous. Ces liens sont invisibles mais leurs effets sont tangibles et réels. Il suffit de vivre leur décès pour réaliser à quel point notre force vitale est dépendante de celle de nos parents, et à quel point nous devons nous y préparer.

Véronique

Illustration de la lettre « Couper les ponts ? ​ »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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