Lettre du dimanche · 27 août 2023
Cet été a été très spécial
Voilà un été auquel je ne m’attendais pas. J’ai passé 9 semaines chez mes beaux-parents puis chez mes parents. Mes activités principales ont été de faire les courses, préparer les repas et de ranger. Mais aussi de discuter calmement, lentement, délicatement, attentivement, avec chacune de ces 4 personnes qui nous ont élevées, mon mari et moi – les deux premières près de San Francisco et les deux autres dans le Poitou.
Entre temps ma belle-mère Carolyn est morte. Pour nous, rien n’a vraiment changé, mais il y a cette absence qui prend une forme de plus en plus physique. La nouvelle identité de mes beaux-parents, la voilà : ils sont américains, l’un est golfeur, l’autre est fantôme – ils demeurent ensemble suspendus entre deux mondes, je les entends se narguer comme jamais.
Impossible de les séparer encore, ni dans ma tête, ni dans celle de quiconque. Un parent meure, puis l’autre, et on se retrouve orpheline : notre mari peut toujours divorcer, nos amis nous éviter, nos enfants déménager… mais nos parents, même vieux, malades et en ayant perdu la boule, ils sont bien réels.
On est la chair de leur chair. Tant qu’ils sont là, on est entière. Mais quand ils partent, est-ce qu’on perd notre matérialité nous aussi ? Est-ce qu’on devient des demi-fantômes, des sortes d’ombres ? Est-ce que quelque chose en nous s’efface, une trace, un lien invisible ? Il parait qu’on meure deux fois. La première c’est quand on cesse de respirer. La seconde, c’est quand quelqu’un prononce notre nom pour la dernière fois – ensuite on tombe dans l’oubli.
Carolyn est très loin du néant. On n’arrête pas de parler d’elle. Elle va devoir mourir pendant des années avant de disparaitre pour de bon. Elle reste en nous, on la devine près du téléphone quand on appelle John le dimanche après-midi. On entend ses questions dans nos têtes, d’ailleurs on les anticipe et on lui répond, automatiquement. On va vivre comme ça un sacré moment, j’ai l’impression.
Elle, bien calfeutrée au fond de son cercueil rose et blanc du cimetière de Brentwood, Californie, diffusant ses ordres, ses plaintes et ses remarques avec autant de largesse que d’habitude. Nous, tachant de lui obéir promptement pour ne pas la contrarier et nous évertuant à la rendre fière, puisqu’elle aimait l’être.
Certes elle ne parle plus, elle ne bouge plus, elle est véritablement invisible, mais nous on n’arrive pas à ne pas la voir ni l’entendre. Je me demande comment elle s’arrange pour nous faire le coup à chaque fois ? C’est comme si elle s’imposait parmi nous, grâce à la mort.
Oui, l’absence est physique : elle n’est plus en vie, mais son existence est intacte. La force de sa personnalité et l’étendue des souvenirs communs ne sont pas près de lâcher nos pensées, ni nos rêves. Mais un jour, je ne sais pas quand, ils vont quand même céder à l’usure du temps. On l’évoquera moins, pas tous les jours, pas toutes les semaines. Alors elle restera quelque part, tapie dans notre corps à nous, attendant que quelqu’un la ramène à la lumière en prononçant son nom.
Dans des années et des années, quand je serai morte et mon mari aussi, bien après que mon fils aura eu des enfants et peut-être même des petits-enfants, ils essayeront de se souvenir de son prénom. Carolyn, prononcé à l’américaine, comme « Carolène ». Elle sera un emplacement sur un arbre généalogique, démontrant qu’elle n’aura pas rompu la chaine humaine (et ça je suis bien certaine qu’elle en sera fière).
Carolyn, aujourd’hui c’est dimanche. On appellera John dans quelques heures, et je sais que tu seras dans les parages. Je voudrais bien te poser une question sur une particularité de l’éducation, qu’on aimait évoquer toutes les deux.
J’espère que tu as la réponse, moi je tourne et je tourne et je tourne autour du pot. Prépare-toi Carolyn, s’il te plait – j’ai encore besoin de toi. Je sais que tu le sais.
Aujourd’hui, c’est ma 150ème newsletter. Je la dédie à Carolyn qui m’a toujours encouragée à écrire. J’ai rédigé deux articles sur le vieillissement de nos parents.
Je compte largement revenir sur ces sujets très bientôt.
Véronique

La lettre du dimanche
On continue dimanche ?
Chaque dimanche matin, je vous écris sur nos vies après 50 ans. Sur ce qui m’arrive personnellement... sur ce qui nous arrive collectivement.
D’une lectrice à l’autre
Vous pensez à quelqu’un ?
Faites-lui plaisir et faites-lui découvrir Les Nouvelles Femmes !