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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 9 juillet 2023

Cordon ombilical

Au milieu des préparatifs de l’enterrement (qui n’aura lieu que deux semaines après le décès, pour des histoires de logistique et d’administration californienne) je réalise que ma belle-mère est bel et bien partie.

Depuis sa mort, quelque chose d’étrange s’est passé : mon mari s’est mis à dormir comme s’il ne s’était pas reposé depuis des années. On dirait que Carolyn, sa mère, a laissé une petite part d’elle-même dans le corps de son fils (des deux autres fils aussi ? je n’en sais rien) et que ces cellules-là sont épuisées.

La naissance associe une mère et son enfant : ils se transforment ensemble, en même temps. L’un et l’autre agissent en synergie dans le but de se séparer. C’est un processus absolument irrésistible, très graphique visuellement, où les deux corps se mettent dans un état exceptionnel, où le sang coule, où les organes se rompent, où les hormones et les émotions prennent le pouvoir.

Si la naissance est si impactante, concrètement, entre ces deux êtres, pourquoi la mort ne le serait pas elle aussi ? On connait déjà ce drame quasi indicible d’une mère qui perd son enfant – elle perd une partie d’elle-même, une partie qui est beaucoup plus que symbolique et affective. Elle est faite de chairs et de gènes, elle est aussi faite de relations tangibles, réelles, mesurables – qui peuvent aller, même si on n’aime pas le dire, de l’amour à la haine, de la confiance à la crainte, de la joie au désintéressement.

Je me dis en regardant mon mari dormir, que l’opposé doit aussi être vrai : un enfant qui perd sa mère, même s’il est adulte, vit en réalité une deuxième séparation d’avec elle. Une séparation définitive qui est absolument physique. Et donc qui peut se ressentir par une grande fatigue – mais aussi par une forme de soulagement, de libération. De vide.

On sait que les relations entre deux personnes sont bien plus que des mots et des silences. Un gigantesque processus biochimique est en jeu, géré par notre cerveau et diffusé dans notre corps par les hormones. La totalité des relations fonctionnent ainsi : elles existent parce que notre corps les met en place. C’est encore plus vrai pour les bébés, qui survivent littéralement grâce aux attaches que l’on crée avec eux (à tel point qu’un enfant dont ne s’occupe pas se laisse mourir, comme on l’a vu lors de l’épisode des orphelinats en Roumanie, sous Caeusescu, à l’époque hallucinante où les abandons d’enfants étaient encouragés).

Pas de doute, les liens, ça n’existe pas seulement dans notre esprit. Non seulement notre corps les produit, mais on peut les observer en laboratoire, en provoquant et en traçant les émotions (sur ce sujet, je vous recommande la lecture de « Cultiver l’intelligence relationnelle« , du chercheur américain Daniel Goleman).

J’avais écrit un article sur les liens conjugaux « Couple : pourquoi créer des liens, des vrais », mais je réalise qu’il va falloir que je revienne sur cette dimension passionnante de l’attachement et du détachement. Il me semble que le cordon ombilical se rompt une première fois à la naissance d’un enfant, et une seconde fois à la mort de sa mère.

C’est sans doute pour cela que j’ai vécu le décès de Carolyn avec tous mes sens. Je voulais apprendre le maximum, comprendre, savoir et sentir le déroulement physique, mental, émotionnel de la fin de la vie et de la mort.

… Je crois que je me prépare au décès de ma propre mère, qui sera pourtant très différent : elle a une maladie mentale qui lui fera oublier qui nous sommes. Nous, ses enfants.

Être oubliée à jamais par sa propre mère, encore vivante, j’ai du mal à l’écrire sans frissonner. (Et je sais que certaines d’entre vous l’ont déjà vécu.) Le seul moyen d’accepter ce que je sais être inéluctable, c’est de réaliser que toutes les fonctions corporelles s’éteignent, chez tous mes morts, mais pas dans le même ordre. Et que ce sont ses fonctions à elles, pas les nôtres.

Il faudra que nous, ses trois enfants, développions et préservions d’autres liens, d’autres relations avec elle tant qu’elle est en vie. Et que nous ne nous sentions pas mentalement diminués quand elle partira. Elle n’est pas sa maladie, pas plus que Carolyn n’était sa sienne (elle avait une douleur chronique qu’aucun médecin n’a pu soulager, depuis au moins 10 ans).

Ne voyez pas dans tout cela de tristesse ou de fascination froide ou déplacée : j’essaie de trouver des portes qui pourraient un jour nous libérer, nous toutes, et de les ouvrir.

Un jour, quand nos ascendants seront partis, ça sera notre tour – et je suis du genre à vouloir savoir où je mets les pieds. Et vous aussi, je crois.

Véronique

Illustration de la lettre « Cordon ombilical »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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