Lettre du dimanche · 4 juin 2023
S’orienter sans boussole
Je ne sais pas pour vous, mais moi je n’ai eu quasiment aucune information sur l’orientation. Surtout aux moments cruciaux de ma vie. Je n’en ai pas eu avant de partir au lycée à l’internat, je n’en ai pas eu pour choisir mon Bac, je n’en ai pas eu quand j’ai raté mon Bac. Je n’en ai pas eu quand j’ai commencé des études, ni quand j’ai arrêté, ni quand j’ai changé de parcours.
Je suis allée, à chaque fois, au hasard de ce qui se présentait. A l’aveuglette. Je n’aurais jamais eu l’idée de demander ce qui existait, ou pire encore ce qui me convenait, car personne n’était au courant. C’était un non-sujet.
Toute mon éducation a consisté à me couler dans un environnement qui, un jour, saurait bien m’accueillir, quitte à être patiente, persévérante et un peu chanceuse. Personne n’a eu d’ambition pour moi. De vision, encore moins. Personne ne m’a posé de question. De vraies questions.
Comment tu te vois dans 10 ou 20 ans, qu’est-ce qui se cache au fond de ton cœur ou au centre de tes pensées, qu’est-ce qui t’intéresse vraiment dans ce monde, est-ce que tu as besoin de livres, de routine, de collègues, de famille, de voyages pour te sentir épanouie ? Où est-ce que tu ne te vois pas du tout ? Est-ce que tu as déjà entendu parler de ceci ou de cela ? Et qu’est-ce que tu voudrais apporter à la société, en vrai ?
Je ne savais même pas que la notion de parcours de vie, personnelle et professionnelle, existait. Je n’avais pas compris que tout le monde n’était pas obligé de suivre le BTS technico-bidule à 35 km de chez moi, ou la fac de psycho surchargée d’étudiants maussades.
Quand j’y pense, à 20 ans, je n’avais jamais rencontré d’étudiants motivés, ambitieux, s’élançant avec bonheur vers leur avenir. Et encore moins d’étudiantes. Celles qui étaient sur un nuage, c’étaient les amoureuses. Oui, on avait le droit (le devoir), d’être amoureuse. C’était notre orientation à nous, les filles.
Le petit copain, c’était notre Boussole. Sans lui, on était perdue. Grâce à nous, lui irait sur la bonne route (il avait drôlement intérêt à nous trouver). Enfin, c’est ce qu’on s’imaginait (et ce qu’on nous laissait nous imaginer : comme ça on n’allait pas partir au loin, on resterait tranquille, dans ce confortable rayon de 35 km peuplé de petits copains en puissance).
J’ai eu de la chance. Pas avec les petits copains, mais avec le boulot. Mes employeurs m’ont donné de gros coups de pouce. Ils m’ont fait faire des bilans de compétence. Ils m’ont fait reprendre mes études. Ils m’ont guidée vers l’avant. Ils m’ont sortie du rayon. Ça a été ma deuxième naissance, sociale. Ils m’ont poussée à partir, à quitter mon petit cercle poitevin, culturellement, symboliquement, intellectuellement. Pas par rejet, mais par nécessité. Et depuis, j’ai pris le relai. Je pousse le monde entier vers l’avant. Je questionne à tour de bras.
Les jeunes, les vieux. Mon fils chéri. Et vous, mes chères lectrices. … Je pense à tout cela alors que je me trouve au milieu des Pyrénées espagnoles, sur la route qui va dans le Poitou, chez mes parents. Ça n’est pas direct du tout, comme route, depuis Nice
J’ai choisi les étapes au hasard. A l’aveuglette. Aujourd’hui, je m’amuse avec le hasard, je l’ai formaté à mon goût, je sais qu’il m’emmène quelque part. J’aime l’idée de l’étendue, de l’infini – l’horizon incertain de ces magnifiques vallées des Pyrénées. Oui, j’ai besoin de ne pas tout prévoir, de laisser décanter, de planer sans crainte, comme cet aigle tranquille qu’on a vu hier, réfléchissant tout seul dans le ciel.
Ce matin, je vous incite à lire ou relire cet article, qui vous parle d’orientation, en profondeur. Je sais, il en a coulé de l’eau sous les ponts, depuis qu’on avait 20 ans et qu’on était étudiante. La vie a été bien plus longue depuis, qu’avant.
Peut-être que la motivation, l’évolution, l’ambition (et les employeurs) n’ont jamais su nous trouver. Pas grave : il nous reste des dizaines d’années pour les mettre en œuvre. Alors déployons nos ailes et envolons-nous. Contemplons ces vallées et ces montagnes et laissons-nous porter par nos aspirations, notre instinct, notre hasard-bien-à-nous.
Par notre vision.
Véronique

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