Lettre du dimanche · 12 mars 2023
Vieillir « bien », la nouvelle oppression ?
L’époque est tellement anti-vieillissement qu’on baigne dans une quasi-oppression « bonne santé-joie de vivre » généralisée. Surtout pour nous, les femmes. Notez l’évolution du discours : il ne s’agit plus d’être belle ou éduquée. Ni même d’être indépendante – c’est tellement XXème siècle. On veut désormais incarner la santé absolue.
Décidément les femmes ont l’art de se fixer des objectifs impossibles. J’en suis la première victime. Avec toutes ces recommandations appuyées par des milliers d’études, que j’applique plus ou moins rigoureusement, j’ai l’impression d’avoir déjà donné mon corps à la science !
Non seulement on doit se sentir plus jeune que son âge, mais on doit le mesurer en vrai : des dizaines de startup s’emploient à déterminer notre âge biologique à partir d’un échantillon de notre sang, urine ou salive.
On est pleinement convaincue que rester jeune, ça évite des tas d’ennuis. Ou peut-être que ça en crée ? Car toutes ces années gagnées, il va bien falloir les remplir, les financer, les justifier. On va devoir se retrouver des buts et des passions, les uns après les autres. Et comme on ne peut raisonnablement pas entrer en compétition frontale avec les plus jeunes, il va falloir propager le message : tout le monde doit rajeunir. Être sans âge (relire mon article sur le sujet, ci-dessous), c’est un ordre. Une mission sociale.
C’est fou cette conviction que l’on peut maitriser (gérer, soumettre) son corps et sa santé : il suffit de manger, de bouger et de bavarder avec application. Car les aliments frais, l’activité physique et les relations sociales vont nous sauver de la souffrance et du vide existentiel. Mais que faire de nos journées si pures et si légères ? Est-ce qu’on ne risque pas l’évaporation prématurée, à force de ne plus toucher terre et de naviguer dans les hauteurs méditatives et transcendantales ?
Quand j’y pense, je ne suis pas si sûre de vouloir être idéalement parfaite. De ne plus vouloir ressentir cette douleur aux cuisses après avoir grimper trop vite (ou très lentement…) les escaliers. De ne plus pouvoir me souvenir instantanément d’un seul poème ânonné à l’école primaire. De ne plus supporter d’entendre mon mari ronfler la nuit.
Oui, j’aime assez ça finalement, les trucs agaçants de la vie quotidienne, les contrariétés du poids des ans. C’est pratique : je vois bien que je suis toujours vivante. Et puis ça m’empêche de me torturer à l’idée de devoir améliorer mon espèce dans son ensemble. Ça repousse le jour où je devrai devenir exemplaire pour ne pas nuire à mon image. Ça compense ma propension à voir le verre aux trois quarts plein plutôt qu’à moitié vide. Bref : ça limite la pression.
Je vieillis donc je suis – et contente de l’être ! Les ennuis, les complications, les tracas, les soucis et les petits-bobos… c’est ça qui me tient en vie. Bien plus que le kombucha ou le tai chi. Bien plus que le camping sauvage aux Açores. Bien plus que les pommades à l’huile d’argan ou les ampoules de collagène.
Euréka💡Le secret de la longévité, ce sont les aléas de l’existence qui nous tiennent en haleine et qui font battre notre cœur. Puisque la perfection est un frein à l’action… soyons courageusement imparfaite. Futile. Insatisfaite. Bavarde. Grassouillette. Et vieillissante.
Véronique

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