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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 19 février 2023

La tête et les doigts

Je rentre de chez mes parents, vous commencez à connaitre la ritournelle. Ils déclinent, lentement, sûrement mais avec une certaine majesté. J’ai remarqué que ma mère s’ennuie mais qu’elle ne peut plus utiliser ses doigts depuis longtemps, pour cause d’arthrose et de tremblements aggravés. C’est une vraie nuisance.  Car normalement, quand on a des doigts et qu’on s’embête, on a tendance à faire comme les enfants : au bout d’un (pénible) moment, on se met à bricoler, à tricoter, à cuisiner, à dessiner, à découper, à démonter, à peindre, à réparer. A bidouiller.

On traite notre ennui en le triturant dans tous les sens. Ma mère ne peut plus faire cela. Ses mains ne lui obéissent plus. Sa tête voudrait coudre mais ses doigts veulent dormir. Cela engendre une frustration étonnante, chez elle et chez nous. On aimerait tant lui servir d’outils, mais on n’a pas la faculté de s’insinuer dans sa tête.

Elle peut regarder la télé sans restriction, elle pourrait aussi consulter tout le web du monde si elle le voulait. Mais elle n’a plus accès à la motricité fine, ces mouvements des doigts et des mains qui nous permettent d’accomplir des gestes, et donc d’être autonome… et créatif. Cela m’a fait réfléchir. On oublie le pouvoir de nos mains. Et de nos pieds, d’ailleurs. Ces deux extrémités de nos membres antérieurs et postérieurs qui nous distinguent en tant qu’humains parmi les autres espèces animales.

On manipule, on marche : donc on est des hommes (mieux : on est des femmes !). Ma mère souffre de ne pas pouvoir utiliser ses mains. Bientôt elle ne pourra plus non plus utiliser ses pieds… Alors moi, j’en fais deux fois plus. Deux fois plus de marche, deux fois plus de bidouillage.  Je cours partout, je bricole jusqu’à plus soif, j’utilise tous les bouts de ficelle qui croisent mon regard.

Je décore, je réarrange, je cuis et je colorie parce que je sais que c’est vital. Le jour où je regarderai mes mains sans savoir quoi en faire, Le jour où mes deux pieds me laisseront tomber, Alors je serai dépendante, et je m’ennuierai, et cela me rendra triste, et mon entourage sera démuni. Alors, voilà ce qu’on va faire cette semaine (après avoir lu cet article, écrit en plein confinement) :

On va penser à nos mains et on va penser à nos pieds. Et on va les utiliser consciemment et à bon escient. On les regardera, on les massera, on les hydratera, et on les assouplira avec amour pour qu’ils durent longtemps, longtemps, longtemps. Et on verra bien qu’ils remplissent notre vie de conscience, de cohérence et d’intention.

Deux pieds, deux mains ?  C’est tout ce qu’il nous suffit, souvent, pour nous recaler sur notre âme.

Véronique

Illustration de la lettre « La tête et les doigts »
Illustration créée par l’IA pour Les Nouvelles Femmes.

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