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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 26/07/2026

Un an sans ma mère

Il y a un an, le 27 juillet 2025, je me réveillais sur un lit d’appoint dans la chambre de ma mère. À l’Ehpad. La directrice m’avait apporté la literie, le personnel m’avait donné du thé et des petits gâteaux. Il gardait un œil sur moi, à l’évidence : ma mère avait déjà un pied dans un autre monde, même si son corps conservait un minuscule souffle de vie.

C’est une infirmière qui, deux jours plus tôt, l’avait aidée à se diriger vers l’au-delà. Quand elle a senti que ma mère devenait nerveuse et agitée car la fin approchait, elle lui a prodigué une séance d’hypnose. Quelques paroles douces qui l’ont convaincue de prendre le chemin du sommeil définitif.

Je ne sais pas ce qui a été dit. Mais les mots ont autorisé ses yeux à se fermer, pour ne plus jamais se rouvrir. Le matin du 27 juillet, je me suis levée tôt pour laisser le relais à mon frère. J’ai dit, « au revoir maman » sur un ton léger et ferme, comme d’habitude, en lui expliquant qu’il fallait que je me dépêche pour aller envoyer ma newsletter.

C’était un dimanche. Elle est morte deux heures après, quand les aides-soignantes sont arrivées pour leur ronde du matin. Elle les attendait, je crois. Elle a toujours eu un sens aigu du timing.

Nous avions peaufiné tout un protocole au cas où. Appeler ses frères et sœurs les plus jeunes, dont elle s’était occupée comme une mère, déjà, pendant toute leur enfance. Elle était une des plus âgées de sa fratrie, née juste après des jumeaux, et s’était retrouvée « tout naturellement » en charge des petits derniers lors de son adolescence entre 12 et 18 ans, ma grand-mère ayant compris qu’elle pouvait lui passer le relais sans risquer tracas ni rébellion.

Ça a été une énorme responsabilité, mais elle n’a jamais failli. Quand j’y pense, il aurait fallu qu’elle fasse ses propres enfants, moi comprise, beaucoup plus tard, 10 ans après peut-être, pour qu’elle puisse profiter de la vie. Cela ne s’est pas produit.

… Nous avions tout préparé avec les services funéraires. Le décès de mon père était encore frais, nous étions dans l’esprit et la logistique du deuil depuis plusieurs mois.

Je ne vous ai pas raconté la messe de la sépulture, la réunion dans la salle des fêtes du village qui a suivi. Il faisait un temps splendide, la canicule avait laissé place à une belle lumière, chaleureuse, magnifiquement estivale.

Certains étaient tristes - mais tout le monde était content. Heureux de se voir et de se serrer les coudes entre vivants. Pas encore inquiets à l’idée de savoir qui allait être le prochain. Il fallait profiter de ce moment de retrouvailles.

Dans les villages, les morts sont fréquents et les naissances rares. Alors on en prend ce que l’on a, et on en profite. Le relais de la vie est un moment rassembleur, quel que soit le sens dans lequel il se déroule.

La naissance, la mort et le temps qui passe, voilà ce qu’est la vie. Quelques jours hasardeux qui galopent, qui galopent, qui galopent. Le vide du départ de mes parents me surprend toujours autant. C’est comme si je ne savais pas ce qu’était le vide, avant.

Pendant l’automne qui a suivi, et tout l’hiver dernier, les larmes ont coulé de mes yeux avec prodigalité, sans prévenir, alimentées par un mystérieux organe se déclenchant quelque part dans mon corps et cherchant compulsivement à se purger.

Je n’étais pas dépressive, j’avais juste perdu mes parents, ce qui à leur âge et au mien était dans l’ordre des choses. Mais l’effet était frappant. Comme si une partie de moi-même disparaissait soudainement mais que je la sentais malgré tout. On dit que les amputés peuvent longtemps éprouver une douleur dans leur jambe ou leur bras pourtant sectionné. Je crois que c’est la même chose pour la perte d’un être aimé (et encore bien davantage pour celle d’un enfant).

Un jour, j’ai vérifié sur Internet ce dont j’avais déjà entendu parler : il y a longtemps, quand on ne savait pas traiter certains patients incurables atteints de mélancolie persistante ou de folie éruptive, on arrêtait de leur donner des hydrates de carbone.

C’était la seule chose qui les calmait. Alors voilà : j’ai arrêté le pain et cessé de prendre des poignées de sucreries consolatrices, en les remplaçant par des œufs, du poulet et du maquereau à la moutarde.

Je sais, je sais, c’est stupide. Mais j’avais besoin de me contrôler. De reprendre l’initiative. Et très vite, tellement désireuse de tarir ce torrent interne de sanglots qui m’envahissait sans prévenir, tellement désireuse de trouver un remède (quelque chose de personnel et de raisonnable, au moins à mes yeux), tellement désireuse de me relever et de regarder vers l’avant, comme ils l’auraient fait eux-mêmes, ma mère et mon père, j’ai cessé de pleurer. Cela s’est fait presque du jour au lendemain.

... J’ai encore du chagrin, parfois, mais il ne me paralyse plus.

Aujourd’hui je vis tranquillement avec eux à mes côtés. Je les ai avalés, réintégrés dans mon corps en quelque sorte. Ils ne sont jamais partis, et moi non plus. Je porte certains de leurs vêtements, je cuisine avec leur rouleau à pâtisserie. Je vais chez Carrefour avec leur sac de courses.

Je leur parle dans ma tête. Je les écoute. Je reprends leurs tournures d’esprit. Je repense à leur éducation et à leur époque - pour comprendre leurs choix et leurs devoirs, a posteriori. Je marche chaque jour dans leurs pas. Et je n’oublie pas de m’appuyer sur leur sens de l’anticipation et de la joie quotidienne. Ils riaient souvent pour des petits riens, c’était leur façon d’exprimer la liberté. C’était charmant - et tellement rassurant.

Je n’en reviens pas qu’une année entière se soit écoulée. Je n’en reviens pas. Ils sont morts tous les deux. Mais j’ai bien compris qu’ils ne me quitteraient plus, désormais. Ils sont blottis en moi, et nous avançons tous ensemble vers le monde de demain.

Véronique

Illustration de la lettre « Un an sans ma mère »
Illustration créée par l’IA pour Les Nouvelles Femmes.

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