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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 12/07/2026

La maison du futur, c’est...

Quand je travaillais à l'Interprofession des fruits et légumes frais, au début de ma carrière, nous devions lutter contre un tandem dysfonctionnant, détecté par les services d’analyse en recherche comportementale : le travail des femmes / la santé familiale.

Plus les mères intégraient le marché du travail et moins elles cuisinaient pour leur famille. Surtout, précisément, les légumes frais. C’était avant l’an 2000, et j'avais été frappée par cette friction entre la sérénité et l'ambition maternelles. J’ai évidemment observé depuis, de nombreuses fois, les tensions avec lesquelles nous avons dû élever nos enfants : un besoin de reconnaissance sociale et financière, couplé avec la baisse (la chute) du temps à la maison et avec la famille.

Toute notre génération a connu cela. Désormais nos enfants savent peu cuisiner, car nous n’avons pas pu transmettre ce que nos mères pratiquaient matins, midis et soirs. On n’a pas pu être au four et au moulin, point à la ligne.

Je suis donc frappée d’entendre mon fils me dire que l’un des critères de choix de son nouveau travail, à San Francisco, est la possibilité d’y prendre tous ses repas. Matins, midis et soirs.

Des repas faits maison et sur mesure, avec force aliments bios, sans gluten, éthiques, nutritifs... je vous passe les détails. Quand je pense que nous, nous n’avions que le désir de quitter notre lieu de travail pour rentrer à la maison faire ce qu’on voulait, en essayant d’oublier les collègues.

Ses copains et lui restent volontairement au boulot. Pour bien manger. C’est une victoire : ils veulent entretenir leur vitalité (enfin, ils veulent surtout ne pas vieillir tant qu’ils sont jeunes). Rendez-vous compte : ils veulent manger des légumes sans qu’on les force ! C’est un échec : ils ne savent pas cuisiner.

Pas du tout. Du tout du tout. Ils ont viré ça de leur to do list. Nous avons accompli l’impensable : comme tout le monde veut rester en bonne santé, tout le monde veut manger des légumes. Mais nous avons raté la transmission culturelle des repas en famille.

Personne n’est là pour s’en occuper. Personne ne veut rester derrière les fourneaux, faire les courses et le ménage, attendre que chacun passe à table pour lancer la succession ancestrale : entrée, plat principal, fromage, dessert. C’est l’Entreprise qui a récupéré ces rites.

Je n’en reviens pas. Je vous assure : dans les années 1990, aucun d’entre nous, à l'Interprofession des fruits et légumes frais, n’aurait deviné une telle évolution. Nous ne pensions pas que nos enfants allaient un jour demander à leur boss de mieux manger (plutôt qu’à leur partenaire, leur femme, leur mère, leur supermarché... ou eux-mêmes).

Nous ne pensions pas qu’ils choisiraient un job plutôt qu’un autre parce qu’on peut y prendre tous ses repas - plutôt que de recevoir un salaire plus important. Cela montre que le repas reste fondamental pour nos enfants (du moins pour le mien). Cela montre aussi que les activités du foyer sont décomposables, détachables, délégables.

Nous aspirons peut-être, au fond, à vivre en permanence à l’hôtel, sans avoir à nous soucier de l’économie domestique. C’était le rêve de ma belle-mère Carolyn. Est-ce ce vraiment que nous voulons ? Supprimer ce désir de rentrer à la maison parce que nous ne savons plus nous en occuper ? Laisser des professionnels prendre en charge notre intérieur et les personnes qui s’y trouvent ?

Je pense que cela vaut la peine de prendre le temps d’y réfléchir. En attendant, je prends un vol pour Dublin dans une heure. Nous serons en Irlande cette semaine. Hâte de passer des vacances à 20 petits degrés (ça aussi, c’est une surprise : qui aurait cru que nos contemporains voudraient un jour massivement passer leurs vacances d’été dans la froidure ?)

Véronique

Dans une cuisine, une femme mécontente s’adresse avec un geste expressif à deux jeunes qui préparent le repas.
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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