Lettre du dimanche · 1er juin 2026
Faites des mères !
Aujourd'hui c'est la fête des mères en France (c'était en début de mois aux USA, où je me trouve toujours, cette fois à New York). Fête des mères, faites des mères. On ne nait pas femme, on le devient, disait Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe.
Je pense pourtant, plus que jamais, qu'il y a une transformation encore plus forte : celle où l'on devient mère. SdB n'a jamais eu d'enfants et n'a jamais pu écrire sur cette expérience totale, physique, culturelle et sociale, qu'est la maternité. Elle y a renoncé en constatant son impact négatif dans le développement intellectuel et professionnel des femmes.
Sa pensée était certes extrêmement émancipatrice pour l’époque : elle considérait la maternité comme une institution sociale destinée à aliéner, ne croyait pas une seconde à la réalité de l'instinct maternel et regardait la vie domestique comme un piège, empêchant à jamais les femmes de se révéler au monde.
En son temps, la contraception n'existait pas, le refus de devenir mère n’était possible que dans la douleur et la clandestinité de l’avortement. Les femmes ne suivaient quasiment pas d'études et les techniques/outils de la maison étaient réduits : les mères s'occupaient physiquement à la fois des enfants et de tout ce qui se passait à l'intérieur (une sorte de "petite organisation" de la sphère privée), tandis que les pères occupaient la scène publique, inventaient les machines et géraient les "grandes organisations » institutionnelles et entrepreneuriales.
Bref, SdB voyait les mères comme étant affligées du fardeau de la biologie, cantonnées au registre émotionnel, interdites d’accès à l’argent, invisibles hors les murs, inférieures sur le plan culturel... et donc fatalement privées de pensée. Et certaines femmes et jeunes filles continuent à le croire, plus que jamais en fait.
Je comprends tout cela, je le vois tous les jours. La maternité constitue un réel repli dans un monde circonscrit. Mais je ne peux m’empêcher de me révolter devant ce déterminisme par la négative. C'est fou comme on n'associe jamais la maternité avec l’intelligence ni avec le mental (sauf avec la « charge » mentale, ce qui est quand même assez remarquable, quand on y pense !).
Je crois pourtant qu'il y a une pensée très spécifique aux mères, qui combine finement le biologique, la technique, la culture et le social - et qui n’est jamais superficielle, bien au contraire.
Une mère jongle sans cesse entre l'instant et le destin. Chaque geste, chaque mot, chaque regard d'aujourd'hui crée les conditions de vie de demain. Nous fabriquons les humains du futur, et on ne peut pas le faire sans y penser constamment.
L’éducation (et le soin) des personnes est un continuel va-et-vient entre ce que je choisis maintenant et ce que mon enfant deviendra. Elle réclame une prodigieuse élasticité de la pensée, un savant mélange de réalisme, d’anticipation et de clairvoyance sur les freins et les opportunités de notre culture et de notre génération, quelque chose qui va largement au-delà du calcul de mesures et d’objectifs tangibles à court, moyen ou long terme.
En comparaison de l’action maternelle, le travail de beaucoup d'employés peut paraitre terne, banal et mécanique (sauf que les entreprises savent mieux gérer leur image de marque que les mères de famille !).
Les mères, elles, mettent en œuvre quelque chose de beaucoup plus subtil et sophistiqué, quelque chose de peu décrit, de peu analysé, de peu connu peut-être. Où les mots comptent, les personnes comptent, l’environnement compte, de même que les humeurs, les hormones, les non-dits, les méthodes, les gènes, les bactéries, la répétition ou la vitalité.
La pensée maternelle, c’est jauger simultanément des milliards de minuscules occurrences - des faits, événements et interactions souvent contradictoires, qui mis bout à bout, vont miraculeusement poser un enfant sur le chemin de sa vie.
Je me dis qu’avec l’intelligence artificielle, nous allons enfin pouvoir accéder à la pensée des mères. Nous allons plonger dans ces travaux et écrits qu’elles nous ont laissé sur leurs propres expériences, à grande échelle, depuis toujours et dans tous les pays, et décrypter l’essence de ce processus si complexe. Si savant.
Oui, on cumule une expérience folle, une expérience intellectuelle. On s’améliore, on grandit, on s’éduque à être mère. Et on enseigne à nos filles qui le souhaitent à l'être aussi, avec fierté !
Comment n’y voir qu’un rôle accessoire ? Comment n’y voir qu’une connaissance empirique, irrationnelle ou futile ?
Aujourd’hui, on n’est pas obligée d’être mère, et c’est une grande avancée sociale. Mais continuer à nier l’impact intellectuel de la maternité pour ne valoriser que l’émotionnel et le pratico-pratique, je pense que c’est une erreur magistrale.
Quand Simone de Beauvoir refusait la maternité, elle refusait fondamentalement le silence qui l’entoure, qui pour elle se résumait à du mépris. Oui, c’est vrai, il s’agit d'une activité intime, loin des discussions fébriles au café de Flore. Mais elle constitue un intense et continuel sujet de réflexion. Elle nous permet de déployer notre esprit d’une façon personnelle vers le corps, le temps, autrui, la technologie, la performance ou les croyances. Tout ce qui constitue la vérité humaine, si complexe et difficile à appréhender. Chaque mère est obligée de bâtir une théorie de la vie, et c’est cela qui est passionnant.
Voilà, pour la fête des mères, je voulais saluer... votre intelligence ! Vos enfants sauront bien, eux, vous remercier aussi pour l’amour et la considération que vous leur avez porté.
Véronique

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