Lettre du dimanche · 17 mai 2026
Colorado
Un petit message de Boulder, Colorado, où nous sommes quelques jours en famille pour rendre visite aux amis de mon mari, qui a grandi et étudié ici. C’est toujours un plaisir de se retrouver avec les amis d’enfance, les miens et les siens. Et pourtant qu’est-ce que l'enfance américaine a été éloignée de celle du Poitou !
A l’époque, la différence entre les USA et la France était visible partout. Mon mari est né avec un ordinateur chez lui… alors que nous n’avions même pas la télévision chez nous (ni le téléphone, ni les toilettes à l’intérieur de la maison).
Très jeune, il allait à l’hôtel, il prenait l’avion, il sortait au restaurant. Rien de cela chez mes parents, qui trimbalaient leur caravane pliante dans un camping à la ferme près des plages de l’Atlantique une semaine par an, où nous mangions des œufs durs pondus par nos poules, la salade de riz de ma mère et les prunes du jardin.
Ses grands-parents habitaient dans le nord de l’état de New York et dans le sud de la Californie, ce qui signifiait d’épuisants voyages estivaux en voiture dans un sens ou un autre, sous un soleil de plomb. La distance diminuait les contacts ; le moindre achat d’importance ou le moindre déménagement entraînait des relations plus rares, jusqu'à perdre de vue des oncles et des tantes.
Nous, nous allions voir la famille de ma mère un dimanche après-midi sur deux, tandis les cousins du coté se déplaçaient chez nous l’autre dimanche car ma grand-mère habitait avec nous. Pendant des années, toutes mes relations sociales ont été cantonnées à la famille (c’est grâce à cela que j’ai appris à choisir mes propres amies, qui ont toujours constituées ma bulle d‘oxygène).
Aujourd'hui, les amis de mon mari ont parfois des enfants, parfois pas, comme les miens. Ils sont en couple ou séparés, carriéristes ou pas, indoor ou outdoor, aisés ou modestes.
Comme les miens. Ils sont restés dans la région, bien insérés dans le tissu social, heureux de vivre au soleil, au pied des montagnes, en banlieue et en voiture. Comme les miens – même si le Poitou, c'est plutôt une vaste campagne agricole coiffée de nuages capricieux.
Je me suis souvent demandé qui nous serions, lui et moi, si nos origines avaient été inversées. Lui français, moi américaine. Est-ce que je me serais habituée aux repas à rallonge ? A l’absence de sèche-linge et de clim ? Au minitel ? Aux petits villages et aux petites écoles ? Et lui, aurait-il adopté les onces et les fahrenheits, le football américain, les fast-foods, les embouteillages et la pression commerciale ?
En discutant avec les uns et les autres, je vois bien que rester sur place, quelle que soit la place, heureuse ou triste, prospère ou misérable, est un choix de vie lié à une personnalité de fond. Je fais partie des bougeuses, qui auraient déménagé dans n’importe quelle circonstance.
J’ai toujours eu besoin d’habiter ici, puis d’en partir pour habiter là. J’ai besoin de comparer pour connaitre. Mon mari fonctionne souvent de la même façon. Et c’est une chance.
Un jour, on finira par se baser quelque part. Mais tandis que nous trouvons et retrouvons des amis communs, bien ancrés dans leur espace et leur quotidien, je me dis que pour nous aussi, la vie continue sur son long cours - avec nos "ici" et nos "là", nos routes de largeur variable, notre météo changeante… mais nos saisons immuables.
Je le vois avec nos amis d'enfance : chacun reste fidèle à ce qu'il est et nous sommes toujours proches, alors que la vie des uns et des autres est devenue si différente.
Véronique

La lettre du dimanche
On continue dimanche ?
Chaque dimanche matin, je vous écris sur nos vies après 50 ans. Sur ce qui m’arrive personnellement... sur ce qui nous arrive collectivement.
D’une lectrice à l’autre
Vous pensez à quelqu’un ?
Faites-lui plaisir et faites-lui découvrir Les Nouvelles Femmes !