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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 9 mai 2026

Démonter l’échafaudage

Je suis toujours en Californie où il fait déjà une chaleur estivale. Tout va bien. Mon fils nous a rejoint, donc tout va très bien. Je suis décidément dans une période de carrefour, de réflexion. De mise au point.

Au milieu du bouillon culturel de notre époque avec ses découvertes technologiques, ses transformations environnementales, ses basculements mondiaux, ses avancées inégales - tout ce qui arrive et tout ce qui n’arrive pas - je me pose très souvent une question : qu’est-ce qui est le plus important ?

Je n’avais pas ce réflexe auparavant. Je prenais tout au premier degré, tout en considération, tout en même temps. Au bout d’un moment cela étouffait mon esprit et m’empêchait de respirer mais je n’étais pas prête à passer à autre chose.

J’avais besoin de ce cumul. J’avais du mal à privilégier une vision sur une autre. Tout se valait, selon la position d’où je me plaçais. Mais c’est écrasant de donner une importance égale à des milliers de situations et de personnes. On se laisse envahir non seulement par ces réalités mais aussi ce qu’elles suscitent dans notre corps : émotions contradictoires, envie d’agir ou de s’enfuir, besoin de se protéger soi-même ou de protéger les autres, nécessité de créer ou de laisser faire, d’être en mouvement ou d’être au repos, d’obéir à un ordre plus grand que nous… ou de ne suivre que notre perception.

J’ai trouvé très difficile de hiérarchiser tout cela. Je n’avais pas de méthode, et je crois que je n’avais pas envie d’en avoir. Il a fallu que ma vie se remplisse suffisamment, il a fallu qu’à un certain point je puisse nager dans une piscine enfin pleine, pour que je puisse commencer à distinguer le bon du mauvais, l’utile de l’inutile, l’important du secondaire.

Le déroulé de notre existence est décidemment ce qu’il y a de plus intéressant dans chacune d’entre nous, bien plus que nos valeurs. Je ne veux pas vous blesser en vous disant cela.

Je sais que les valeurs sont des piliers supposés nous soutenir, nous conforter dans les moments de doute, de faiblesse, de tentation, d’inauthenticité. Mais elles nous empêchent souvent de voir la réalité de notre action et de son impact. Ces piliers peuvent finir par nous faire de l’ombre.

Je les vois désormais comme des échafaudages fragiles qui nous ont aidé à construire notre maison - et qui doivent être démontés un jour pour qu’elle apparaisse vraiment.

Pendant des décennies, on place et on déplace nos montants, nos planches, nos écrous et nos échelles, étage par étage, tandis que l’on cache presque complètement ce que l’on est en train de faire. Puis un jour, c’est fini.

On a atteint ce que l’on pouvait. On accepte que cela soit terminé, quel que soit le résultat. Il est l’heure de défaire. D’alléger. De remballer tout ce matériel qui ne sert plus à rien. Il s’agit d’occuper ce bâtiment, de le faire vivre de l’intérieur et de l’extérieur, de le peupler et de l’intégrer dans un espace plus grand.

Le gros œuvre est terminé. Tout s’éclaire et si l’on s’y prend bien, il ne nous restera plus qu’à nettoyer, entretenir et organiser de petites réparations ici et là. Sans ces matériaux, sans ces tubes et ces cadres, sans ce grand bazar pesant et ces travaux qui n’en finissent pas, réalisés seule ou avec des partenaires, sans ces retards, ces délais et ces multiples changements de plans, sans ces piliers « valeurs » très voyants, on ne serait jamais allée bien loin.

On n’aurait jamais pu avoir de toit solide, d’une identité qui nous ressemble, d’une adresse tangible reconnaissable par autrui. Notre échafaudage a été essentiel. Il nous a permis de consolider nos fondations, de constituer des réserves puis de nous hisser vers le haut. Mais à un certain point, il devient obsolète. Il ne nous aide plus. Il ne fait que nous cacher, soustraire notre vérité au monde qui nous entoure. Il n’est plus qu’une multitude de béquilles entremêlées, comme un mikado que nous n’osons plus modifier par crainte qu’il ne s’écroule en vrac.

Quand cela se produit-il ? En tant que femme, il me semble que l’on ne soit pas vraiment « bâtie » avant la ménopause. Ni avant que notre famille ne parte au loin - nos parents et nos enfants. Le départ de nos proches nous expose de plein fouet aux intempéries et au soleil, il révèle notre nouvelle façade, notre solidité, notre ancrage - et aussi notre âge.

Un jour, nous atteignons une forme de paix du corps et de l’âme, et nous ne cherchons plus qu’à l’entretenir et la transmettre. La qualité de cet échafaudage empilé depuis des années se manifeste alors. Elle se manifeste forcément. Elle se manifeste systématiquement.

Notre vie devient lisible, c’est une sensation extraordinaire.

Véronique

Illustration de la lettre « Démonter l’échafaudage »
Illustration créée par l’IA pour Les Nouvelles Femmes.

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