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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 2 mai 2026

From Discovery Bay

Plus je voyage, plus je réalise l’impact du tandem éducation/environnement de mon enfance. J’ai grandi, vous le savez, dans une ferme de l’ouest de la France, au sein d’une famille protéiforme, de tradition catholique, politiquement de centre gauche, très ancrée dans le milieu local et associatif.

Les voisins, c’était la première condition de l’insertion et du bien-être. Mes parents racontaient sans cesse les contacts qu’ils avaient eu avec telle ou telle personne au cours de leur journée. Ces liens de voisinage étaient fondamentaux, ils constituaient le motif essentiel des discussions, je me le rappelle nettement tandis que je vous écris.

Chacun vérifiait que les autres entretenaient eux-aussi les fils de la vie du terroir. La totalité de ces quotidiens formaient toute une ruche éparse qui s’entraidait, se protégeait, se limitait, se punissait, se répétait des mantras rassurants pour que chacun et chacune poursuive sa tâche sans laisser ses membres tomber – et sans empiéter sur les autres territoires.

On ne se mêlait pas des histoires des "autres", c'est à dire des étrangers. La vie personnelle comptait beaucoup moins que la participation collective. On n’était pas encore au temps du déballage des sentiments intimes. La pudeur était une qualité et une nécessité. Le règne des émotions viendrait des citadins, oppressés par la présence intempestive d’inconnus dans des espaces trop petits, obligés d’accepter les mœurs incompréhensibles de leurs voisins de palier, incapables de comprendre à quel point leur enfance tortueuse, passée à s’adapter en permanence, avait modifié leurs gènes à jamais.

A la campagne, on était soumis à la continuité normative, y compris avec des gens qui ne savaient pas s’y prendre. Mon premier choc culturel, le plus marquant de toute ma vie, a été mon arrivée à Paris.

Personne ne s’intéressait à ma position particulière dans ce milieu grouillant. Les hommes me regardaient comme une fille - pas comme une personne, sauf au travail où j’étais un sympathique petit maillon dans une longue chaine hiérarchique.

J’ai mis beaucoup de temps à comprendre le découpage des rôles et des attentes d’une jeune femme de mon époque. Quand j’étais jeune, la différence entre la ville et la campagne était profondément dérangeante. Ces deux dernières années je suis retournée longtemps dans ces paysages où vivaient mes parents, et j’ai compris énormément de ce qui m’a fabriquée, particulièrement sur ces valeurs apprises, que je prenais pour des principes humains universels.

Je vous raconte tout cela de Californie, alors je suis revenue chez mon beau-père, John, le seul de mes quatre parents qu’il me reste. Je tente de demeurer neutre face à ce qui me parait être de la dureté et de la froideur de sa part. Une méfiance soigneusement construite pendant son enfance dans le nord de l’état de New York, de parents descendants de Russes et de Polonais qui avaient dû changer de nom lors de leur arrivée à Elis Island, pour ne pas avoir l’air inférieur aux Irlandais.

Une fois adulte, alors que ma mère et mon père étaient occupés à se fondre dans leur décor en entretenant les rites religieux et agricoles de leur territoire poitevin de quelques dizaines de kilomètres-carrés, John apprenait à se définir et à se positionner face aux Italiens, aux Noirs, aux Mexicains, aux Amish, aux Juifs, aux Navajos ou aux Chinois. (C’était bien avant que ne se forme la bataille rangée entre les Démocrates et les Républicains.)

Il apprenait à être Américain. Il apprenait à se convaincre que les descendants d’immigrants finiraient avoir une pensée commune à force de pratiquer la même langue. Il apprenait à rêver tout haut que ses descendants accèderaient un jour à la classe très supérieure et très désirée de la Ivy League, un groupe d’universités créées pour les WASP (white anglo-saxon protestant) dont Trump est un indigne héritier, transformé en idole plutôt qu’en président.

Les références de mon beau-père, un Trumpien assumé que j’apprécie malgré tout, sont tellement différentes de celles de mes parents !

Aujourd’hui, mon fils navigue fermement sur cette mer trouble et souvent risquée qu’est le mélange des origines - car les humains demeurent hyper-sensibles à l’insulte culturelle et la honte sociale, largement autant qu’à la douleur physique et à la peine du cœur.

Les USA se sont construits en quelques siècles dans la confrontation continuelle, masquée par une pratique élaborée de la politesse. Tout le monde ici jauge et juge instinctivement la position de son interlocuteur avant de, parfois, relativiser son avis avec plus de nuances. C’est épuisant et fascinant sur le plan intellectuel et émotionnel.

Lorsque je suis ici, on ne cesse de me mettre en garde sur ma précipitation à communiquer avec les inconnus comme si mes jours en dépendaient. Je manque encore de cette forme de prudence élémentaire qui consiste à savoir d'abord à qui on a affaire. Il s’agit sans doute d’un reste de mon éducation provinciale française, cherchant à convertir de pauvres âmes échouées dans une campagne en apparence inculte, qui m’a nourrie et définie...

Véronique

Illustration de la lettre « From Discovery Bay »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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