Lettre du dimanche · 22 mars 2026
Créons par nous-même
On parlait d'intelligence artificielle la semaine dernière, un sujet qui nous affecte déjà beaucoup dans la vie personnelle et professionnelle, qu'on soit pour ou contre. Les photos et vidéos sont tellement réalistes, (beaucoup plus qu'il y a deux mois) que désormais le public se trompe presque systématiquement lorsqu'il s'agit de distinguer le vrai du faux.
Deux mois ! On peut transformer les photos de mariage de nos parents en vidéo, et soudainement s'émouvoir de les voir danser devant nous. Idem avec les photos de vos enfants... ou de nous-mêmes, lorsque nous étions petites et espiègles à l'école primaire.
Les possibilités sont immenses - on nous l'a tellement rabâché qu'on finit par le croire. Mais elles nous lassent très vite. A une vitesse record, quand j'y pense. Oui, qu'est-ce qu'on se lasse de pouvoir tout "créer" aussi facilement.
On s'observe à 8 ans, reconstituée en quelques secondes par Claude ou DeepSeek, courant entre les prés et les futaies, mais qui étions nous en vrai ? A quoi pensions-nous ? Qu'est-ce qui nous plaisait dans la vie, qui craignait-on pour aller si vite ? C'est comme si on était en train d'avaler un paquet de M&M's sans nous en apercevoir. C'est mignon, c'est facile, c'est sucré, c'est addictif.
Jusqu'au moment où on se retrouve passablement écœurée. Comment a-t-on pu se faire avoir aussi bêtement ? En vérité, la création est toujours difficile. On aime cet état de flow qui nous emporte lorsque nous trouvons dans le bon courant, dans le processus qui éclot, mais il n'est pas simple de l'atteindre. Il faut planter nos graines d'envies, d'interrogations et de réflexions, les laisser germer dans le noir et l'humidité jusqu'elles sortent de terre, et prier pour que l'ennui ou le découragement ne les étouffent pas.
Puis il faut qu'elles poussent, nos petites bestioles, qu'elles s'élancent vers le ciel, qu'elles attrapent les gouttes de pluie qui ont la présence de tomber au bon moment, les rayons du soleil aussi - et surtout qu'elles ne soient pas piétinées par de mauvais esprits, les nôtres étant inclus.
La création, c'est un processus de vie, aléatoire au possible, passionnant et cruel, comme une grande histoire d'amour. C'est ainsi en cuisine : rétroactivement, on aurait eu tellement plus de plaisir à fabriquer son propre gâteau qu'à l'acheter au supermarché.
On peut se laisser tenter par l'aspect attrayant, flashy, sophistiqué... plus instagrammable que ce que nous aurions produit nous, mais quand on le déguste, il manque ce petit goût, ce geste, cette intention de l'artisan à notre égard.
La cuisine maison, c'est une relation en elle-même, une amitié, un respect qui prend la forme d'un plat. Notre mère ou le chef d'un bon restaurant de notre ville nous bichonnent, ils nous traitent comme le ferait le meilleur des médecins. Ils veulent profondément notre bien. Ils ne cherchent pas à nous mentir, à faire semblant.
La création, ça n'est jamais faire semblant. Créer, ce n'est pas utiliser un logiciel pour dessiner plus vite en s'enorgueillant du résultat. C'est observer le monde réel ou imaginaire et le reproduire avec notre main propre en transpirant, parce qu'on n'arrive pas si aisément à exprimer ce qu'on aurait voulu dire, montrer.
On peut fabriquer de très jolies choses avec un logiciel ou une IA, mais cette facilité et cette légèreté s'oublieront vite. Tout va devenir léger et facile, en fait, et tout va finir par s'envoler sans qu'on ait le temps d'y penser et de s'y attacher.
Des images vides. Des bulles. Pour créer vraiment, il faut que notre cœur s'y mette aussi. Le cœur.Notre centre de gravité. Ce qui nous rattache au réel. Cette pesanteur dense et fertile qui engendre la vie et qui nous empêche de disparaitre dans le monde parallèle de l'inépuisable fécondité artificielle.
Véronique

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