Lettre du dimanche · 22 février 2026
Les morales de l'Histoire
Semaine ensoleillée et super agréable à Nice, ce qui m'a redonné la pêche. Je pense à toutes celles d'entre vous qui subissent la pluie ou la neige et je vous envoie mes meilleures ondes. Puisse le soleil revenir 🌞.
La campagne électorale bat son plein. Je suis allée au programme de présentation du maire sortant et je vais faire de même pour les autres candidats. J'ai été également à l'inauguration de la vieille gare du sud, qui après quelques années passées en halle gourmande (ce qui a fait un flop) s'est reconverti en lieu culturel absolument splendide.
La ville de Nice a également réouvert sa grande médiathèque du centre-ville après 20 mois de travaux et j'en profite chaque jour pour travailler en beauté et au calme. Ce qui m'amène au sujet d'aujourd'hui, autour duquel je tournicote depuis un moment. Je vous ai écrit ce mini-texte pour vous changer les idées :
Je trouve toujours frappant de voir que lorsqu’on est devenue mère, notre enfant est devenu le centre du monde que l’on a ensuite réorganisé autour de lui. 20 ans plus tard, il est l’heure de nous détacher.
Eux en revanche, n’ont cessés de s’éloigner de nous : c’est la nature de la relation parentale, où la responsabilité de l’attachant (nous) crée la liberté de l’attaché (eux). Un petit miracle relationnel, qui nous laisse soudainement esseulée quand ils partent, alors qu’eux, si tout a bien fonctionné, sont fin prêts. C’est fou comme nous avons tendance à réécrire notre histoire à ce moment-là.
Nous faisons le tri de des souvenirs qui nous restent, puisqu’ils commencent à devenir lointains. Nous articulons autour d’eux un récit qui tienne la route, c’est-à-dire qui puisse nous convaincre que nous n’avions pas d’autres choix que ceux que nous avons fait. Mais il faut aussi composer avec les grands courants sociologiques qui se sont invités sur la scène médiatique entre temps, tandis que nous élevions nos enfants.
Je pense en particulier à #Metoo, qui depuis octobre 2017 a mis les violences sexuelles et sexistes sur le devant de la scène. #Metoo a été une grande source d’interrogation et d’agitation pour nous, les mères d’une cinquantaine ou une soixantaine d’années.
Combiné à la poussée des vagues féministes et au décryptage minutieux de toutes les nuances du patriarcat, nous avons forcément, toutes et chacune, interrogé notre mémoire pour y déceler, ou y enfouir, ce qu’il nous était arrivé en vrai, à nous.
Je me souviens avoir platement raconté à un ami combien, quand j'étais jeune, être interpellée dans la rue, prendre une main aux seins ou aux fesses et entendre des vulgarités de toutes espèces étaient monnaie courante.
Je n’en faisais pas un drame, pas plus que vous j’en suis sûre. C’était pénible mais pas paralysant, et nous savions ne pas voir et ne pas écouter ce que l’on trouvait débile. (Certaines tombaient dans des pièges cruels, mais pas plus hier qu'aujourd'hui). Et puis bon, puisque tous les hommes ne se prêtaient pas de la même façon à ces « jeux », il suffisait d’en trouver un qui était un peu civilisé.
Nous étions de toute façon trop occupées à devenir modernes, indépendantes, éduquées, construisant une famille en travaillant, divorçant si nécessaire, pour nous focaliser sur la médiocrité masculine.
Nos filles nous ont appris le contraire. Précisément à prendre conscience de ces agressions du quotidien et à les dénoncer une par une. La morale officielle de l'époque s'est transformée : ces violences ne faisaient pas partie d’un comportement généralisé de basse facture liée à une nature masculine rustre ou pédante, mais d’un complot destiné à nous dominer, par des mots et des gestes dégradants et volontairement limitants.
Prendre en compte ce changement de paradigme a été quelque chose qui nous a beaucoup remué, plus que je ne saurais le dire. Personnellement, vous le savez je n’ai jamais vraiment digéré que l’on se mettre à me plaindre ou à me victimiser en tant que femme sans me demander mon avis mais pour des raisons de pure adhésion collective.
Revoir notre passé avec à la lumière des connaissances d’aujourd’hui, c’est comme se retrouver guérie soudainement d’une maladie sournoise qui nous a affecté pendant 50 ans.
Est-ce que nous avons vraiment été malade ? Avons-nous vraiment souffert ?
Aujourd’hui devons-nous-nous oublier la façon dont nous nous considérions ? Nous devenons un peu comme ces réfugiés qui quittent définitivement un pays pour s’installer dans un autre, complément différent, où l’on ne cesse de les mépriser ou de les prendre en pitié, sans jamais pouvoir les considérer comme des individus lambdas pris dans le contexte de l'histoire.
Comment s’arracher de dizaines d’années de certitudes pour intégrer une nouvelle vision en vogue ? Et si cette vision changeait encore, par exemple avec nos petits-enfants qui se mettraient à clamer que les hommes sont ainsi, biologiquement incapables de dominer leur corps et leur esprit ?
Franchement, je m’attends à tout. Chaque génération se passionne pour des faits de société qu’elle pense solutionner, pour mieux en créer d’autres. Mais le temps s’accélère, et ça n’est plus un seul sujet que nous devons digérer (comme nos grands-parents avec la révolution sexuelle – considérez un instant l’incroyable retournement moral qui s’est produit chez les jeunes en 50 ans, entre 1975 et 2025 !) mais une multitude, qui se succèdent à toute célérité en s’appuyant sur les réseaux sociaux.
Chaque morale sociale est transitoire, et au bout du compte nous ne savons plus si nous sommes vraiment capables de choisir. Il devient carrément risqué d’élever des enfants, à moins bien entendu de les protéger du monde extérieur dans une secte. Alors je vous pose la question : est-ce que les sectes vont se redéployées, ou les cadres religieux coercitifs ?
On n’a pas fini de douter de nous-mêmes. Mais désormais, j’ai bien compris que la vérité n’est jamais totale. Elle dépend des circonstances, et celles-ci, à l’heure précise où je vous écris, ne cessent de se retourner. Donc gardons notre sang-froid et voyons de quoi demain sera fait.
Les enfants de nos enfants se lanceront aussi dans de grandes convictions sur l'existence, les différences et les ressemblances homme-femme (ou peut-être qu’on ne parlera plus que des différences humain-animal ? ou humain-machine ?), les valeurs du moment, le sens de la vie. Ils protègeront leur famille, s’ils en ont une, comme une lionne protège sa portée. Et puis un jour les petits deviendront grands. Ils changeront d'avis sur leur mère. Leurs yeux neufs regarderont son cœur usé et ils se demanderont comment elle a bien pu en arriver là. Et il faudra bien s’y faire...
Véronique

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