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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 21 décembre 2025

Histoires d'un veuf

J'ai passé la semaine avec mon beau-père, ici en Californie. Il a voulu m'emmener partout et en particulier à son club de gym gigantesque et dans ses supermarchés favoris (tout aussi gigantesques). Pour ma part, je l'ai fait marcher dehors sous les palmiers et non pas sur le tapis de course. Il a trouvé ça fantastique. Cela fait plus de deux ans que Carolyn est décédée et qu'il vit seul. Il refuse la plupart des invitations à diner car il ne veut pas se retrouver comme étant l'unique veuf au milieu d'autres couples. Mais aussi car il ne peut plus temporairement boire d'alcool, suite à une opération du cœur. Et surtout, a-t-il finit par m'avouer au bout de quelques jours, car les épouses de ses amis veulent lui trouver une nouvelle compagne.

Elles ont même une femme en tête, veuve comme lui, financièrement autonome et - indispensable qualité dans ce milieu clos - capable de l'accompagner dignement dans les tournois de golf. Une conspiration pour que mon beau-père remplace Carolyn ! Quelle idée invraisemblable et absurde, me suis-je dit. Quel manque de tact de la part de son entourage. Et en plus ils font ça dans notre dos, nous les enfants (ou plutôt moi, sa belle-fille, car je suis certaine que pas un seul de ses trois fils n'est au courant). Sur le coup, ça m'a vraiment dégoûtée. Puis en y réfléchissant, je me suis dit que c'était logique.

Pourquoi devrait-il rester seul ? Il a 83 ans, il est tout à fait présentable, il gagne encore des tournois de golf - ce qui est très bon pour le moral de la communauté - et il est évident que cela mettrait beaucoup d'animation dans le quartier. Et puis nous les descendants, on vit loin. Autant mes parents s'étaient appuyés sur mes frères et moi pour assurer leur avenir, autant John l'a fait seul, par tempérament et par refus de s'imposer. Un souci très excessif à mon avis, qui l'a conduit à cette solitude actuelle dont il a bien du mal à s'extraire. Résultat : il est à la fois flatté d'être considéré comme un bon parti et fier d'être reconnu comme un golfeur qui compte, mais aussi passablement irrité qu'on se mêle de ses affaires. Et surtout, il est triste, happé par la pudeur, la fidélité et le respect vis à vis de son épouse défunte.

Quand il m'a détaillé le complot fomenté par ses voisins (c'est ainsi qu'il m'a présenté l'histoire), je me suis immédiatement dit qu'il fallait que mon mari et moi revenions nous installer sur place, ici aux USA. Car si "on" le pousse dans les bras d'une nouvelle Carolyn, c'est bien parce que la famille n'est pas là et qu'il se retrouve isolé, non ? Cette aventure n'ira peut-être pas très loin (qui sait ?), mais elle est significative du regard renouvelé que nous avons sur le veuvage. N'est-il pas souhaitable, pour le bien de tous, que les couples se reforment à tout âge ?

N'est-il pas naturel d'aimer de nouveau, puisque nous avons déjà aimé auparavant ? Les parents de John sont tous les deux décédés après 95 ans, il a donc toutes les chances de vivre longtemps. Ne devrait-il pas profiter de cette dernière décennie avec quelqu'un d'autre plutôt que de marcher seul sous les palmiers ? Je me demande aussi quelle est notre place dans son histoire conjugale. Est-ce que les enfants ont le droit d'intervenir alors qu'ils ne sont pas sur place ? Doivent-ils recréer un cercle familial étroit pour assurer une vieillesse chaleureuse à leurs vieux parents ?

Par extension, est-ce que le remariage comble un désir réel d’amour... ou plus prosaïquement l'absence de proches dans l'entourage immédiat ? Que de questions embarrassantes. Nous aurons sûrement l'occasion d'en reparler. En attendant, je profite de ma dernière semaine en Californie, où on nous annonce le début de la saison des pluies, avant de rentrer dans le Poitou. Et je me promets de revenir ici souvent. Je n'aime pas l'idée d'abandonner John à lui-même, ni de le livrer en pâture aux fantasmes décomplexés des voisins. Et puis il faut quand même que je vois de mes yeux à qui cette possible dulcinée ressemble.

Véronique

Un veuf marche sous les palmiers, le regard baissé et l’air introspectif, auprès d’une femme qui lui parle.
Illustration créée par l’IA pour Les Nouvelles Femmes.

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