Aller au contenu
Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 14 septembre 2025

La soupière s'est réveillée

Il a fallu des décennies à mes parents pour peupler leur maison de ses meubles, de ses odeurs et de ses souvenirs. Il nous a fallu, à nous les enfants, à peine quelques jours pour la désosser de fond en comble. Ces quelques jours passés, nous étions habités par une sorte de frénésie qui nous a fait vider les placards et les étagères en un temps record, l'une après l'autre, un peu comme lorsqu'on retrouve enfin l'air frais après avoir été enfermés pendant longtemps. C'était irrésistible. Quel étrange sentiment de toute puissance dans le fait de saisir une casserole abîmée ou un coussin jauni et de la/le jeter en vrac dans une caisse en carton pour s'en débarrasser, alors que ma mère et mon père les avait placé de la meilleure manière, affinée au fil des ans, qui a sculpté la cohérence, le confort et le charme qu'ils voulaient pour leur foyer et leur famille.

Quel soulagement que ces multiples tours à la déchèterie, les voitures chargées jusqu'au plafond de Choses, devenues soudainement indescriptibles et presque monstrueuses - tellement différentes de ce que nous en connaissions lorsqu’elles étaient disposées dans leur décor de tous les jours. Je me souviens de John, mon beau-père, qui avait voulu enlever tous les vêtements de Carolyn immédiatement après sa mort. Il n'attendait que ça. Il n'a vraiment respiré que lorsque que son immense dressing a été entièrement dénudé. Il ne voulait rien voir ni sentir qui lui rappelait sa femme - elle avait souffert si longtemps.

Pour mes parents, rien de semblable. Nous avons laissé reposer la maison dans son jus le temps d'aller à Nice, et à notre retour elle était fin prête. Et nous aussi. Alors nous avons procédé très vite. Sortis de leur cadre habituel, dépourvus de leur usage normal, les objets paraissent errer sans but, inutiles, envahissants, dépassés. On les traite comme des insectes, calfeutrés chez nous alors qu'ils n'y ont plus de place. Ces objets que l'on a tant manipulés, qui nous étaient indispensables - des extensions de nous-mêmes - sont devenus des parasites à force d'avoir été oubliés sous la poussière.

Pendant des années, revenir dans la maison familiale, c'était retrouver tout ce petit matériel qui nous saluait avec bienveillance, judicieusement placé dans chaque pièce et n'attendant que de servir. Des mini-domestiques, sages, fidèles et obéissants (c'était avant ChatGTP, mais je remarque que nous, les humains, avons toujours aimé les domestiques). D'une saison à l'autre nous utilisions les mêmes draps, les mêmes chaises, les mêmes fourchettes. Et lorsque mes parents remplaçaient les uns ou les autres, cela nous perturbait un moment, comme s'ils avaient un peu déménagé.

J'ai été heureuse d'effectuer ce vide sanitaire. (Nous n'avons que peu touché aux meubles, qui resteront jusqu'en février, le temps que les nouveaux propriétaires s'installent et que mon mari et moi quittions définitivement les lieux). Mais pas pour tout ce que renfermait cette maison, d'où je vous écris une nouvelle fois ce matin. Les piles d'assiettes en porcelaine offertes pour le mariage de mes parents, avec leur motif argenté et leur liseré d'or, m'ont appelé toute la nuit de mercredi à jeudi. Et le sucrier aussi, et la bonbonnière, et je ne vous parle pas de la soupière, énorme et joufflue, avec sa louche assortie ! Ils ont tellement gémis à l'idée de quitter cette famille que je les ai mis de côté pour les amener avec moi dans mon prochain logement. Ils me susurrent qu'ils veulent reprendre du service.

Qu'ils veulent me plaire, à moi aussi. Si vous vous arrêtez un jour à Nice, après février, venez diner. Je vous ferai de la soupe aux légumes dans ma formidable soupière et mes assiettes creuses gracieuses et délicates, si chics, tellement décalées par rapport au bon goût d'aujourd'hui... parfaitement inadaptées en fait... mais éternellement chaleureuses et encore pleines des conversations et des rires qu'elles ont suscitées au fil des repas de fête. Vous aussi, vous y ajouterez votre patte. Grâce à vous, cette antique vaisselle sera encore plus belle. C'est ainsi que je commencerai à fabriquer l'âme de ma propre maison. Alors je compte sur vous !

Véronique

Illustration de la lettre « La soupière s'est réveillée »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

La lettre du dimanche

On continue dimanche ?

Chaque dimanche matin, je vous écris sur nos vies après 50 ans. Sur ce qui m’arrive personnellement... sur ce qui nous arrive collectivement.

D’une lectrice à l’autre

Vous pensez à quelqu’un ?

Faites-lui plaisir et faites-lui découvrir Les Nouvelles Femmes !