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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 7 septembre 2025

Cursive et caractère

Je vous écris ce matin du bureau de la maison de mes parents. J'ai sous les yeux leur livret de famille, un vieux carnet jaune où l'Administration, alors qu'elle consignait les identités, avait l'air de dessiner tellement le tracé y est joli et appliqué. C'était un vrai travail, un art devrais-je dire, de calligraphier à la plume, avec tous les pleins et les déliés nécessaires, et d'honorer ainsi l'extrait de l'acte de mariage de l'époux "Pineau Paul Robert Jean" puis de l'épouse "Hérault Marie-Josèphe Claire Bernadette". Sur la feuille suivante, les extraits des actes de décès sont rédigés dans un style manuscrit moderne et totalement différent, l'un, je suppose, par une jeune femme aux lettres scriptes toutes en rondeur, l'autre par un genre de patte de mouche très appuyée - j'imagine une personnalité hyper-scrupuleuse.

Je me souviens, quand nous étions jeunes, nous passions des heures à travailler notre écriture. Et je ne parle pas de notre signature. Et on adorait la graphologie, la première technique de caractérologie que l'on ait connue. Quand je pense que l'on recrutait des graphologues pour tous les postes importants dans une entreprise - ça semblerait hallucinant aujourd'hui. Qui y-at-il de plus subjectif que l'écriture manuscrite ? Et pourtant. Quand je regarde ces phrases faites à la main, je me dis qu'il s'agissait véritablement de notre empreinte, et que logiquement, on pouvait y voir beaucoup de choses.

Des rythmes, des obsessions, des oublis, de la fiabilité, de la force ou de la légèreté. De l'orgueil et de l'humilité. On écrivait ainsi pendant des heures, chaque jour, avec nos propres codes de simplification et d'abréviation - c'était vraiment un automatisme difficile à transformer, aussi unique que la prunelle de nos yeux. J'adore retrouver des notes et des cahiers sur lesquels j'ai écrit à différents moments de ma vie. J'y lis beaucoup de mon humeur, de ma joie, ici de ma volonté de bien présenter et là de celle de m'en balancer. J'utilisais de nombreuses couleurs, et je renforçais les mots importants avec du rose et de l’orange... exactement comme je le fais aujourd'hui dans mon blog !

En fait, j'aimerais vous écrire à la main. Je suis convaincue que cela vous apporterait plus de sens que celui qui transparait dans le Georgia ou le Times New Roman. Car oui, on a grandi chacune avec notre propre police de caractère, ce qui nous distinguait radicalement d'autrui ! Notre interlocuteur nous identifiait sans avoir besoin de nous lire, comme s'il reconnaissait notre portrait. Est-ce qu'un jour un petit malin pourrait transformer nos jambages, nos S bizarroïdes et nos barres de T en fontes reproductibles à l'infini sur notre ordinateur ? Je repense à tous ces cahiers remplis par nos soins. Il y avait des graphismes plus séduisants que d'autres.

Certains étaient clairs, d'autres illisibles, d'autres austères. Parfois on remplissait la page jusqu'à ras-bord, sans marge aucune. J'ai vu des pages qui contenaient, j'en suis sure, dix fois plus de mots que d'autres, par exemple celles de mon fils qui est serait capable de rédiger une dissertation sur un grain de riz. Les lettres manuscrites que nous écrivions et que nous recevions étaient la quintessence de ce plaisir de se révéler sur le papier. C'est pour cela que j'ai commencé cette newsletter dominicale - parce que c'est tellement précieux d'être le destinataire d'une missive personnelle, d'un message qui ne concerne que nous.

Demain matin, je commence le tri de tout ce que contient cette maison. Je sens que je vais conserver ce livret de famille désuet en papier tissé qui sent la poussière mais où sont consignés le mariage et le décès de mes parents, ainsi que la date de naissance de leurs trois enfants, moi au milieu. Cinq vies, contenues dans ces quelques lignes tracées par des inconnus, si douces sous mes doigts.

Véronique

Illustration de la lettre « Cursive et caractère »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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