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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 24 août 2025

Première ligne

Depuis le décès de mes parents, je me sens en première ligne. Dans cette bataille rangée devant la mort, mon tour viendra, il n’y a plus de doute. Jusqu’à présent, j’étais protégée par l’existence de mon père et de ma mère qui formaient un rempart nécessaire et naturel devant l’inéluctable. La prochaine étape vers la fin, c’était forcément eux. Désormais, me voilà directement exposée à l’adversité. Je suis aussi nue qu’un animal dans la jungle. Ai-je pris toutes les précautions ? Mon cerveau est-il encore vif, mes muscles prospères et mes amis sincères ?

Toutes les combines pour vivre bien et longtemps me reviennent en mémoire. Je ne m’y suis pas prise suffisamment à l’avance, c’est évident. J’aurais dû commencer à rétropédaler au XXème siècle - il n’est jamais trop tôt pour s’empêcher de vieillir. Les jeunes d’aujourd’hui sont plus malins, ils restent frais, systématiquement moins vieux que moi quoi qu'ils fassent. C'est horripilant. Quand je pense aux tonnes de chocolat noir que j’ai englouties dans l’espoir de survivre un peu plus. Voilà que désormais je suis contaminée par le cadmium. Et les pesticides ! Et la pollution atmosphérique ! Et les antibiotiques qui pullulent dans nos canalisations !

J’absorbe sans discontinuer et en toute conscience, avec le plaisir de l'instant et le regret éternel, tout ce qui fabrique ma vie et tout ce qui fabrique ma mort. Quand je mange, je vis. Quand je mange, je meurs. Je n'y peux rien, je suis une créature temporaire et transitoire, la somme de 37 000 milliards de cellules qui ne sont même pas fichues de perdurer, coincée à jamais entre mes ascendants et mes descendants. Et cela me renverse. Je perçois avec netteté le bout de mon temps sur terre. Jusqu’à présent, avec mes jumelles floutées, je ne voyais que d’autres joies, d’autres douleurs, d’autres surprises.

Désormais j’ai bien compris qu’un Jour sans joie ni douleur ni surprise - sans moi - se profile au loin. Je l’aperçois d’ici, je le tiens à l’œil pour qu’il reste sagement à sa place. Ça va être du boulot, je le sens. Il m’attire comme un aimant - je l’ai vu faire avec mes parents. Je les ai vu désirer la mort, juste avant qu’elle ne se présente. Un maillon de la chaîne a été rompu. Celui qui m'attachait à mes parents. Clac ! Maintenant je prends la place du haut. Je deviens le rempart, ouverte à tous les vents mais solide comme un roc. Il est hors de question que je me laisse envahir.

Pas encore. Je mesure une nouvelle fois l’importance de celui qui me suis, derrière. Mon fils, et ses dizaines de milliards de cellules à lui. Saura-t-il les motiver pour qu'elles durent ? Je perçois aussi l’importance de tous les autres que je protège et de tous ceux qui m’ont protégée, bien au-delà des liens du sang. En ce dimanche 24 août 2025, je me sens plus exposée - mais robuste. Le soleil et la pluie des décennies passées m’ont drôlement fortifié le caractère. Mais je sais aussi qu’il faudra que je serre les poings sans relâche.

Et vous aussi. Accrochons-nous !

Véronique

Illustration de la lettre « Première ligne »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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