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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 10 août 2025

Un couple parmi d'autres

Je suis toujours sur un mode ralenti – peut-être est-ce l’effet de ces deux semaines à Nice en août, qui n’incitent pas à la frénésie active après ces deuils consécutifs ? En tous les cas je vous réponds à toutes une par une, ne vous inquiétez pas si cela prend du temps. Le couple de mes parents a disparu et je ne peux m’empêcher de fondre en larmes brièvement devant mes amis mariés et soudés. Je réalise à quel point ce ne sont pas juste l’un ou l’autre qui sont morts, mais aussi l’entité conjugale, la sécurité et la persistance d’avoir un père et une mère unis. Il y a une forteresse dans la réalité du couple, qui peut être enrichissante, rassurante, risquée ou emprisonnante, selon la façon dont on l’envisage.

Au sein des forteresses, il y a parfois des oubliettes où l’on disparait au fil du temps sans avoir revu la lumière du jour. Il y a aussi des jardins secrets, des donjons qui défient les siècles, des points de vue magnifiques. La forteresse peut nous protéger, nous ennuyer ou nous exclure. Elle peut être envahie par des ennemis visibles ou pernicieux. Elle peut nous tenir hors du monde. Ou nous faire prospérer comme on ne l’aurait jamais fait seule. Elle peut être terne - ou bien grouillante. Elle peut aussi tenir le coup pendant longtemps, à condition que chacun l’entretienne chaque jour, chaque minute, en ne laissant ni le vent ni la pluie ni le soleil la ronger.

Maintenir la bâtisse en bon état, c’est aussi important que l’activité qui s’y déroule, finalement. Il faut l’agrandir, la rétrécir, l’étanchéiser, l’adapter, la connecter, la fertiliser, la décorer. Il faut la traiter comme une personne, radieuse et fragile, pleine de potentiel mais beaucoup trop prête à plier devant le monde extérieur ou le vide intérieur. Pourquoi est-ce que, sous les mêmes conditions très exactement, certains couples se renforcent face à l’adversité tandis que d’autres se défont ? Pourquoi choisit-on de poursuivre malgré les fissures et les trous béants ?

Pourquoi rester sur un tas de vieilles pierres alors qu’il y a cette autre colline, là-bas, qui a l’air plus douce et plus fertile ? C’est le désir de construire et la volonté de colmater, je crois, qui fonctionnent en synchronisation. Dans un couple, il en faut un qui construise bien, et un qui colmate bien. L’expansion et la protection, en même temps. Je vous avais parlé il y a longtemps de mes parents qui avaient construit une symphonie magique pendant leur retraite : mon père cultivait ses vastes potager et verger, ma mère cuisinait les fruits et légumes issus de ces récoltes, ensemble ils savouraient leur production en se félicitant réciproquement de leurs efforts. Ils ne manquaient jamais de le faire : de travailler chacun de leur côté, de se régaler ensemble et de se remercier de leur intelligente activité.

Ils ne cherchaient pas à faire la même chose en même temps, ni à partager les tâches désagréables. Ils s’entraidaient si nécessaire, mais le plus souvent assumaient chacun leur devoir et leur pouvoir, en intégralité. Ils ne cherchaient pas à être égaux. Ils acceptaient d’être interdépendants. L’égalité à l’occidentale tend vers une idéologie comptable et individualiste - des principes qui rendent compétitif plutôt que collaboratif et qui finalement séparent les personnes plutôt qu’ils ne les rapprochent. L’interdépendance au contraire est une dynamique souple et inépuisable, basée sur l’échange de ce que chacun possède de meilleur - qui ne se calcule pas et que l’on dose selon les circonstances.

Ma mère et mon père ne sont plus que des cendres, mais le couple qu’ils formaient demeurera pour moi une étoile lumineuse. Ce couple n’était pas l’un de ces météorites éblouissant et éphémère qui explose en plein vol pendant les nuits d’août. C’est un point discret et inusable, qui n’oublie jamais de briller même dans le brouillard de la mort, et que l’on repère d’un seul coup d’œil depuis toutes les forteresses.

Véronique

Un couple souriant se concentre sur la cueillette des tomates et la préparation d’une salade, devant un troupeau de cervidés au coucher du soleil.
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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