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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 3 août 2025

Elle est partie, à son tour

Mes parents ont disparu l’un après l’autre en 6 mois. Le corps de ma mère a été réduit en cendres vendredi matin et l’urne jaune vif a été placée dans la mini-tombe du cimetière du village poitevin où se trouve la famille paternelle. Je me demande bien pourquoi mes parents ont voulu une incinération – moi je préférerais nettement me décomposer en humus et nourrir les plantes et les bestioles qui peuplent le sous-sol. Mon mari et moi logeons toujours dans leur maison, tant que la succession n’est pas achevée et qu’il faudra la vider et la vendre. J’ai l’impression de flotter dans l’indéfini.

Je me sens enveloppée par leur présence, leurs meubles, leurs objets et leurs vêtements que j’adore porter depuis toujours. Ils ne sont pas si absents que ça pour le moment : toute l’organisation et tout le contenu de cette maison est imprégné de leurs goûts, de leur mode de vie. J’y suis venue pendant de longues périodes depuis qu’ils l’ont fait construire, quand mon père a pris sa retraite il y a 31 ans. J’y ai passer des semaines et des semaines avec mon fils quand nous habitions à l’étranger. Cette maison, c’est une culture et des valeurs précises et une logique parfaitement française, datant de la toute fin du millénaire passé. Même la taille du jardin, beaucoup trop grand pour une famille d’aujourd’hui, reflète ce désir d’être dehors à jouer au foot avec les petits enfants ou à faire pousser des légumes plutôt que de se décider à apprendre à jouer aux jeux vidéo.

Je redoute le jour où nous partirons. Ce jour-là, mes parents s’éclipseront de la vie réelle, ce murmure incessant du quotidien et de la routine. Il me semble que toutes ces choses se réduiront en cendres comme eux. Le bois, la porcelaine ou le plastique sont plus résistants que la matière humaine, mais ils finissent par périr aussi, à force d’être démodés, inutilisés et oubliés sous la poussière. Si un jour j’en ai les moyens, j’aimerais investir dans un grand appartement à Nice et y déposer cette armoire massive, ces tableaux acquis ici et là, ces plaids si jolis sur leur canapé.

Je les ajouterais aux miens, à ceux de mes beaux-parents américains et aux présents que l’on m’a offert, qui portent les empreintes attachantes et l’âme entêtée de leurs propriétaires. Je leur éviterais l’humiliation de la benne à ordures et la déception de ne pas avoir été choisis par un seul de mes frères et de mes beaux-frères, qui préfèreront, je le crains, acheter leurs propres souvenirs plutôt que de se contenter de ceux des autres. J’aime bien savoir que ma belle-mère Carolyn pend à mon cou, jour et nuit, sous la forme d’une discrète chaine en or que personne ne remarque.

Je suis rassurée par ce tee-shirt qui a appartenu à ma mère que je porte ce matin en vous écrivant. Ma mère est morte, mon père aussi, et je ne me sens pas encore abandonnée. Je vis au milieu de ces étranges cadeaux, que j’ai sélectionnés moi-même mais que je n’ai pas choisis. Ils m’enveloppent et me prouvent très concrètement que je ne suis pas seule sur la route de la vie - que d’autres l’ont empruntée avant moi, y ont rapporté leurs propres outils, leur propre décor, et que tout cela est drôlement pratique, quand on y pense… Je vais essayer de rester ainsi - de les voir partout plutôt que de contempler leur absence. C'est ma 250ème newsletter aujourd'hui.

Incroyable ! Je la dédie à la femme quinqua qu'a été ma maman, qui a fait construire cette maison si accueillante alors qu'elle avait 53 ans.

Véronique

Illustration de la lettre « Elle est partie, à son tour »
Illustration créée par l’IA pour Les Nouvelles Femmes.

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