Lettre du dimanche · 27 juillet 2025
Cette drôle de pension de famille
Drôle de semaine. Ma mère n'est plus vraiment vivante mais pas encore morte. Elle est plus que jamais présente dans notre vie, nous ne parlons que d'elle - c'est comme si elle nous envahissait progressivement alors qu'elle se retire de ce monde. Elle abandonne son cœur, en le déversant dans les nôtres. Je n'aurais jamais voulu passer les nuits avec mon père mourant à l'hôpital, il y a tout juste 6 mois. Alors qu'ici, à l'Ehpad, où je viens de dormir pour la seconde fois, on se sent comme chez nous. En mars 2024, quand maman a enfin obtenu sa place permanente et que la directrice nous a téléphoné à 21h30 pour nous l'annoncer, nous avons passés une soirée sinistre. Alors que nous aurions dû nous réjouir (enfin, elle allait être prise en charge, quelle chance !), tout le monde a pleuré.
Peut-être parce que nous savions qu'une personne inconnue venait de mourir, et cédait ainsi sa chambre ? Nous avions l'impression de mettre ma mère en prison, de la condamner à vie. Et puis contre toute attente, les choses se sont bien passées. L'Ehpad est quasi neuf, le personnel est aux petits soins, la cuisine est bonne, les oiseaux chantent sur sa terrasse. Ce n'est pas exactement le paradis, mais on pourrait se croire dans un joli petit hôtel de campagne. A force de venir, je connais chaque membre du personnel et chaque résident, malgré le turn-over, des deux côtés, qu'on se peut s'empêcher de remarquer.
Tous ces gens qui arrivent après des mois d'attente ! Ils sont là en transit, en train de se préparer à leur sortie inéluctable. Peut-être que cela me rappelle les années d'internat lorsque j'étais au lycée ? J'y avais le sentiment d'être exclue du reste du monde, mais j'y ai aussi connu de formidables amies, que j'ai gardées, bien sûr. J'y ai beaucoup pleuré, mais j'y ai aussi créé de beaux souvenirs. On se serre les coudes, dans les lieux clos. Est-ce que, dans son nouveau monde post-Ehpad, ma mère va jouer au scrabble avec Marie-France, commenter les menus avec Colette, regarder avec pitié sa copine Pierrette, randonneuse comme elle, il y a si longtemps, désormais clouée sur un fauteuil roulant et incapable de s'exprimer ?
Si un jour je décide d'être vieille et de ne plus pouvoir vivre par moi-même, j'aimerais bien trouver un endroit aussi accueillant que celui-là. Il serait peuplé de vraies personnes usées, juste comme moi. Nous serions résolues à partager nos derniers mois ensemble, en confiant notre fragile existence à des femmes et des hommes consciencieux et gentils, pleins de sollicitude, qui nous respecteraient sans en faire tout un plat, et tâcheraient de nous faire sourire chaque jour. ... Parfois, souvent, ces hommes et ces femmes compétents se trouvent en Ehpad - pas chez soi.
A domicile, il ne reste, quand on a de la chance, que les conjoints - qui sont eux aussi devenus super vieux et drôlement démunis face aux vicissitudes du quotidien. Alors il faut agir comme quand on était ado : faire mauvaise fortune bon cœur et s'adapter. Même en toute, toute, fin de vie, on se crée de beaux souvenirs, n'est-pas ?
Véronique

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