Lettre du dimanche · 4 mai 2025
Nous voient-elles ?
L’autre jour, je discutais avec une amie qui vient de changer de travail. Elle me racontait l’impression désagréable d’apprendre et d’exécuter lentement alors que ses collègues sont jeunes et rapides. Elle vient d’avoir 60 ans. Je voyais bien qu’elle se sentait un peu isolée, différente, décalée - pas comme les autres - et que ses jeunes collègues, gentilles par ailleurs, ne semblaient pas vraiment lui tendre la main. C’est une histoire que vous me racontez souvent. Cela fait un moment que je cherche à vous donner des clés sur cette impression d’être placée là comme un cheveu sur la soupe, découvrant avec stupeur que si notre nouvelle cheffe a bien l’âge de notre nièce, on est très loin d’être sa tante.
On peut se sentir méprisée, inutile, incapable de la convaincre qu’on a déjà beaucoup de connaissances sur la vie en entreprise qui pourraient lui éviter bien des soucis. Nous, les femmes mûres, nous occupons spontanément des plus jeunes. On les observe et on les guide. Si on voit un petit nouveau qui débarque dans notre service, on se manifeste. Il ne s’agit pas d’une différence d’éducation générationnelle, mais, très littéralement, de temps de vie. Après 5 ou 6 décennies passées sur terre, on a expérimenté toutes sortes de situations, surtout si on a été mère, et on en a déduit des principes et des méthodes qui permettent d’être plus efficaces sur le plan humain.
On a bien compris que n’importe qui peut toujours s’en sortir avec un nouvel logiciel en y passant un weekend ou deux, mais que gérer les humeurs d’un supérieur acariâtre ou la tristesse d’une consœur en phase de divorce, c’est une autre paire de manche. Et puis à 50 ou 60 ans, on a forcément côtoyé des jeunes qui ont grandi, et donc on estime les connaitre un minimum. Mais le contraire n’est pas vrai. Souvenez-vous quand vous aviez 25 ans. Les seuls adultes de votre entourage proche étaient les profs et les parents, deux catégories qui vous donnaient des ordres, ou au moins des recommandations, diversement appréciés.
Les « vieux qui bossent encore », on n’en connaissait pas beaucoup. Avec un peu de chance, on s’empressait de les oublier quand on accédait à l’autonomie financière. Que ce soit hier ou aujourd’hui, une femme de 25 ans qui découvre la liberté n’a jamais collaboré, dirigé ni conseillé professionnellement une femme qui a le double de son âge. Elle ne s’y est peut-être jamais intéressée (combien de jeunes font la démarche volontaire de chercher des rôles-modèles ? c’est souvent une préoccupation qui vient plus tard). Ses capacités mentales sont au top et elle progresse très vite sur le plan technique.
Ses capacités relationnelles en revanche, surtout avec les générations précédentes, ne s’étofferont que si elle se donne la peine d’observer et de dialoguer avec son prochain - en l’occurrence ses collègues. Expérimenter et apprécier la différence, cela prend du temps, des années en fait. Je me souviens avoir été nommée chef de service à 28 ans. C’était une sacrée promotion, où j’ai dû apprendre à la fois un nouveau métier et un nouveau statut. J’étais probablement assez médiocre sur le plan de l’encadrement : je n’y étais absolument pas préparée. Je ne me suis pas trop mal débrouillée avec les membres de mon équipe - en faisant des tas de concessions que je n’aurais jamais dû faire - mais j’ai eu beaucoup plus de mal avec les autres encadrants, directeurs de ceci et de cela et membres du conseil d’administration.
Je n’avais pas du tout la carrure pour détecter et affronter les luttes de pouvoirs entre individus, c’est évident. Je me concentrais sur leur pensée, alors que j’aurais dû plus prosaïquement repérer leur comportement et la position de leur corps. Aujourd’hui, je peux regarder n’importe qui les yeux dans les yeux et voir ce qu’il a dans les tripes, mais à l’époque j’étais horriblement naïve, littéralement sans connaissance des effets délétères du charisme et de la manipulation. Bref : quand on est jeune et que l’on n’a pas de passé professionnel avec des quinquas ou des sextas (des seniors, quoi !), il va falloir vouloir les connaitre et les comprendre. Et il est facile de rester indifférent, dédaigneux, de faire comme si l’âge et l’expérience ne comptaient pas, de se persuader que seuls les indicateurs de mesure de performance sont importants pour pouvoir réussir professionnellement.
Nous, on a été forcée à évoluer ; on a fini par comprendre les processus de maturation. Eux, les jeunes, ne mesurent pas bien la qualité de cette distance inter-individuelle, ses avantages, ses ouvertures. Et puis, alors qu’ils sont au seuil de leur carrière, ils ne peuvent pas voir qu’eux aussi, ils vont vieillir et se démoder. Mon amie reconnait ces jeunes femmes avec qui elle travaille. Il faut désormais que celles-ci apprennent à la connaitre. Entre les deux, il y a des années et des années de pratique de vie.
Véronique

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