Lettre du dimanche · 23 février 2025
Fascination, émotion, attention
Le retour du salut nazi sur scène et dans la presse, par petit bouts, un peu comme une blague vulgaire qui finit par se fondre dans le décor, me tracasse beaucoup. C'est fou comme le temps - les jours, les années, les générations - finit par tout gommer. Quand je vivais à Berlin il y a quelques années, je prenais des cours d'allemand en compagnie d'expatriés, d'immigrants et de réfugiés venus du monde entier. Les profs, tous âgés et marqués par la tragédie de la seconde guerre mondiale, se démenaient pour que l'Histoire ne s'efface ni ne se répète, pour que la honte demeure intacte, brûlante, et que personne ne s'avise de ne pas reconnaitre ce que fut l'horreur officialisée, industrialisée. Mais la fascination finit par prendre le pas sur la connaissance.
Pour entretenir le passé, il faut surtout un bon storytelling, une histoire qui nous remue, qui nous touche. Sinon on l'oublie. C'est comme si on était inéluctablement attirés par le chaos, qui seul nous permet de nous remémorer ce qui a existé avant nous. Les émotions sont plus marquantes que la raison, elles se gravent davantage dans la mémoire. Sans passion, personne ne mérite d'être entendu et les souvenirs collectifs ne peuvent pas se former. Comme c'est décevant. Vous ne trouvez pas insupportable d'écouter à longueur de télé ou de radios ces journalistes qui avouent aux sportifs, aux politiques, à n'importe qui "vous nous avez fait vivre de sacrées émotions !", et qui réclament encore plus d'anecdotes pour continuer à faire haleter leur public ?
On admire les émotions. Les bonnes et les mauvaises. On veut vibrer, même et surtout si c'est dans la transgression ou le cynisme. Il suffit d'appuyer sur notre bouton "émoi" pour que tout le monde se mette au garde à vous. J'ai souvent l'impression que des années d'apprentissage, de découvertes, d'analyse, de comparaisons, peuvent être balayées par un/une individu lambda en mal de reconnaissance qui veut impressionner son monde, qui veut être vu - aimé ou détesté, peu importe, pourvu qu'il ne passe pas inaperçu. Ça a l'air si facile d'entrainer les foules vers la sauvagerie et l'adoration. Il suffit d'exagérer, de provoquer, de bousculer, de faire rugir ces émotions que nous tâchons pourtant de maitriser, de circonscrire dans chacun de nos corps.
On ne retient que ce qui s'insinue dans nos chairs. On oublie ce que nos neurones ont tricoté. On veut être au spectacle. Quitte à souffrir. Souffrir, c'est plus fort - tellement plus fort - que réfléchir. De l'émotion à la manipulation, il n'y a qu'un pas. Quelle déception, quelle consternation pour nous les quinquas de penser que pour la génération de nos (futurs) petits enfants, ce salut nazi ne sera peut-être qu'un geste parmi tant d'autres, un symbole devenu mainstream - qui sait ?
Véronique

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