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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 26 janvier 2025

Le tralala des funérailles

Jeudi, cette journée très publique où nous avons dit au revoir et célébré mon père, était aussi le moment de dire au revoir, et de célébrer tout autant, la vie rurale et agricole du Poitou du XXème siècle. Ma famille immense est venue, clairsemée mais fidèle, aux côtés des voisins, des élus associatifs, collègues, clients et fournisseurs de toujours, et même des représentants des structures médicales fréquentées par mes parents. Mon père était un membre actif de cette longue chaine de personnes et de rites qui ont construit les fermes, les villages, les commerces et des générations de familles ancrées dans ces terres argileuses qu'ils ont patiemment cultivées, autant avec des tracteurs qu'avec des livres ou des fêtes.

La culture, l'agri-culture, c'est un mélange de techniques, de relations, de joies, d'inventions, de pertes, de larmes, de combats et surtout de persistance. J'ai vu des cousins éloignés, rencontrés seulement dans mon enfance, qui me parlaient comme si j'étais restée là depuis toujours, avec une proximité immédiate, de celles qui ne peuvent pas se briser. Je suis partie, pourtant, pendant des années, me forçant à bâtir moi-même des liens choisis, avec des inconnus. Mais quand je rentre ici, je réintègre automatiquement cette espèce humaine vivace où j'ai une place assurée, éternelle et parfaitement identifiée : la fille de Paul et Marie-Jo, lui le quatrième fils de Marie-Marthe et Arsène du Gros-Chêne, elle la première fille d'Augustin et Andrée de Courcelles.

Beaucoup de ces gens étaient vieux. Si vieux... Mais ils ont fait des kilomètres pour avoir le plaisir de se souvenir des beaux jours, ceux où les champs grouillaient d'enfants, où l'on était amoureux une seule fois dans sa vie, où les livres étaient lus vingt fois avec passion et respect, quand l'avenir consistait à progresser et à se moderniser, pour se serrer les coudes dans ces temps où la fin de vie approche. Et pour perpétrer des manières d'être et des façons de vivre sobres, volontaires, solidaires. Vendredi, nous sommes allés seuls, ma mère mes frères et moi ainsi que deux tantes proches, déposer les cendres de mon père au cimetière du petit village où j'ai grandi. Il y avait déjà Marthe et Arsène, mais aussi Thérèse, Michel et Joseph, trois de sa fratrie qui ont précédé papa.

Comme ça il ne sera pas seul. Mon père est né entouré d'une petite foule, il repose quasiment avec les mêmes personnes. Et nous, avec qui reposerons-nous ? Je repense à Carolyn ma belle-mère californienne, seule dans son opulent cercueil rose, au magnifique cimetière de Discovery Bay où elle ne connaissait pas grand monde - et où la famille n'habitera plus jamais. Moi, si un jour ça m'arrive de mourir, je voudrais bien que de temps en temps une personne reconnaisse mon nom en se promenant. « Véronique, la fille de Paul et Marie-Jo, la petite fille de Marthe et Arsène, et d'Andrée et Augustin, ça alors !

» Je crois que désormais, je vais y penser davantage, à mes funérailles. Il parait que ça arrive à tout le monde, autant s'organiser par avance. C'est comme ça qu'on fait, dans ma famille du Poitou, comme cela personne n'est perdu quand la mort débarque.

Véronique

Illustration de la lettre « Le tralala des funérailles »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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