Lettre du dimanche · 24 novembre 2024
Boulons, piles, épingles et bricoles
Quand j'étais jeune et que je déménageais tous les quatre matins, je prenais un grand sac de toile, quelques boites en cartons et c'était tout. Je n'avais rien - c'était la belle vie. Maintenant je suis riche d'un tas d'objets, gourmands en espace physique et en espace mental. Chaque chose est reliée au passé, le mien et celui de mes deux familles, et je dois la soupeser plusieurs fois avant de déterminer si elle aura une chance de m'accompagner dans le futur ou pas. Pour le moment tout va bien. 😍 Mais ce ne sont pas les mugs, les jolies boites vides de chocolat et les flacons de parfum qui me préoccupent. C'est le restant de ce qui encombre mes tiroirs et qui me fait quasiment déprimer à chaque fois que j'arrive au bout des objets un peu volumineux.
Ce sont ces élastiques, trombones, crayons par douzaines, carnets divers et variés, petits mots et grands papiers, écrous, capsules, capuchons, piles électriques, sachets de thé épars, pièces de cinq centimes, fèves récupérée d'une antique galette des rois, bonbons pour la gorge évadés de leur paquet, mouchoirs en papier, machins, trucs et bidules de toutes espèces qui peuplent mes placards comme des insectes. Et qui se reproduisent à toute allure. Le résidu de trois années dans mon domicile niçois. Pas suffisamment glamour pour que je le place dans une boite à bijoux.
Pas suffisamment usé pour que je le balance directement à la poubelle. Pas suffisamment inutile pour que je l'oublie sereinement. Voilà. J'ai commencé le tri de Nice, comment j'avais fait celui de Berlin, de Chicago, de Durango, d’Angers, de Paris et de tous les précédents. J'y suis habituée, je n'ai plus ces déflagrations d'émotions en découvrant une petite voiture Hot Weels ou une rangée de lego laissée par mon fils. Mais quand même, je soupèse. D'un côté ce que ma conscience environnementale m'oblige à réutiliser, de l'autre ce que mon désir d'aller de l'avant me dicte d'abandonner.
D'un côté les souvenirs, de l'autre la liberté. Je réalise que je me suis drôlement perfectionnée en déménagement. En mai, j'avais eu l'occasion de passer à Boston dans le "dorm" de mon fils, partagé avec 3 autres étudiants, et là j'ai découvert que tout le monde n'utilisait pas la même méthode que moi. C'était juste avant leur départ aux quatre coins du monde. Ils empilaient prestement leurs possessions dans de grands sacs plastiques sous les yeux circonspects de leurs mères, et ils filaient de temps en temps au sous-sol déposer tout ce qu'ils ne voulaient pas garder.
Pour me faire ma petite idée, je suis descendue faire un tour du côté de ces "donations", un local transformé en caverne d'Ali Baba, alimenté par tous les étudiants du bâtiment pour la bonne cause. Il y avait là l'équivalent du contenu intégral de la chambre de plusieurs d'entre eux. Ce qu'ils laissaient était largement aussi abondant que ce qu'ils emportaient. Ils avaient même oublié sous un fauteuil un cadavre de souris prise dans un piège. C'est moi qui l'ai trouvée en passant le balai - totalement desséchée, mais très reconnaissable. Je ne savais pas quoi en faire alors je l'ai juste... prise en photo. (J'espère que désormais ils ont appris à utiliser un balai... et régulièrement de surcroît...).
A n'importe quel âge de nos existences, les objets ont un cycle reproductif terrifiant, pire que les souris. Ils font des petits chaque semaine et finissent par dominer notre domesticité, notre intimité. Ils sont devenus une extension de notre corps au point où parfois, on veut absolument s'en débarrasser, comme s'il s'agissait de grosses verrues repoussantes. Hier soir, j'ai diné chez des amis de Toronto qui n'ont absolument rien gardé de leur vie canadienne avant de venir s'installer à Nice. Ils ont acheté un appartement ancien, plein de moulures et de cheminées plus somptueuses les unes que les autres - les architectes d'ici adorent en mettre plein la vue aux étrangers. Mais il est presque entièrement vide.
Pas un seul meuble, assiette ou photo du passé n'a eu le droit de passer au crible de leur désir intense de refaire leur vie, une vie bien neuve, où il n'y a plus une seule trace de leur famille, de leurs enfants devenus grands, de leurs épreuves, de leurs joies. Ils veulent vivre seulement dans le présent, disent-ils. Est-ce possible ? A Nice, je photographie ces arbres magnifiques qui entourent la maison, le soleil qui entre dans le salon et s'y installe comme un prince, les rues ocres et gaies qui me réchauffent le cœur. J'en profite. Dans deux semaines, mon appartement sera nu, mes affaires calfeutrées dans un entrepôt, et mon mari et moi repartis sur les routes de la vie.
Nous sommes quinquas, il n'est que temps de reprendre nos trajectoires vagabondes d'étudiants - mais en conservant nos précieuses reliques en lieu sûr. Un jour, je les sortirai de leur antre et je le sais, je serai heureuse de les avoir tout près de moi. Mais en attendant, je vais profiter de la liberté.
Véronique

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