Lettre du dimanche · 27 octobre 2024
Rollercoaster paternel
Les montagnes russes physiques et émotionnelles de mon père, je ne les ai pas vues venir. Lui qui a toujours été d'humeur sereine, il semble désormais au bord du déraillement.
Il a attendu 90 ans pour se montrer imprévisible. Déconcertant. Ultrasensible. L'hôpital, où il est resté 4 semaines, l'a affaibli physiquement et drôlement perturbé sur les autres plans. Mais je n'oublie pas que ça l'a aussi guéri ! Enfin pour le moment (pour combien de temps ?). S'il se sent en situation d'infériorité, ce qui est souvent le cas à l'hôpital, les larmes lui montent aux yeux en quelques millisecondes. S'il se sent attaqué, il devient acide, tout aussi promptement. Et puis ça retombe. ... Je me demande bien ce que doivent endurer toutes celles d'entre vous qui travaillent dans le secteur médical.
Depuis que je suis rentrée chez mes parents pour rester avec lui le temps qu'il se remette (il est sorti de l'hôpital hier), je m'en méfie comme d'une bête aux abois. Il déteste demander de l'aide, cela contribue à son énervement, alors je m'arrange pour anticiper. Quel boulot que de comprendre ce qu'il veut ou qu'il ne veut pas sans heurter sa fierté. Mais bon, je vois que j'y arrive déjà mieux qu'hier, et mieux qu'il y a 3 jours. Surtout ne pas le prendre pour un faible, ni pour un idiot ; ne pas sous-estimer l'effet des médicaments, ni le moment de la journée, ni le temps qu'il fait ; veiller à ce que la famille lui téléphone, mais seulement au bon moment... j'ai l'impression de me retrouver avec un nouveau-né.
Ma mère, comparée à lui, est nettement plus stable. Il faut dire qu'elle n'a pas changé d'environnement récemment - déjà 6 mois qu'elle est en Ehpad. Au moins, ses montagnes russes à elle se sont transformées en collines, bien plus tranquilles à gravir. Tout cela est perturbant. Alors je marche des kilomètres et des kilomètres chaque jour pour garder un mental intact - ce qui fait que je dors bien malgré ces temps tourmentés. Il a tellement plu cette année, ici dans le Poitou, que la campagne a l'air encore fertile. Nous avons eu quelques journées chaudes et lumineuses comme l'automne sait en produire, j'en ai profité pour prendre des dizaines de photos de ces chemins creux qui ne cessent de m'appeler, vieux murs de pierre moussus, flaques d'eau claire ou boueuse, vigne vierge cramoisie, peupliers scintillants sous les rayons du soleil.
Les chênes demeurent bien verts, mais au moindre coup de vent il pleut des glands. Ou bien c'est l'eau du brouillard matinal qui dégringole des feuilles et me tombe dessus, alors que le ciel est bleu. Est-ce moi qui pleut ? Je frisonne de nostalgie dans les champs et les bois que je connais par cœur, qui vous sembleraient bien mornes si vous les parcouriez. Je pensais hier soir que j'ai tellement marché dans ces paysages que je m'en sens partie intégrante. En fait, je veux me fondre dans le décor partout où je passe. Si je n'y arrive pas, c'est un signe : cet endroit n'est pas pour moi. Alors je pars.
Novembre arrive, les arbres vont s'embraser encore davantage - croisons les doigts pour qu'il fasse beau. Et puis le feu s'éteindra, la grisaille s'installera et les feuilles tomberont pour de bon. Mon père suivra les saisons à la trace. Je le sais, c'est un paysan de culture, il ne peut pas s'en empêcher. Que va lui réserver l'hiver ? J'espère que ses nerfs vont tenir. Les nôtres en dépendent.
Véronique

La lettre du dimanche
On continue dimanche ?
Chaque dimanche matin, je vous écris sur nos vies après 50 ans. Sur ce qui m’arrive personnellement... sur ce qui nous arrive collectivement.
D’une lectrice à l’autre
Vous pensez à quelqu’un ?
Faites-lui plaisir et faites-lui découvrir Les Nouvelles Femmes !