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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 4 août 2024

Août imprévu

Je vous envoie un bonjour estival de la salle à manger de chez mes parents, à l’heure où le soleil se lève et où j’avale mon petit-déjeuner tout en vous écrivant. Mon clavier est plein des miettes de mes tartines, chaque dimanche matin il a droit à un petit nettoyage. Je suis seule pour la première fois dans cette maison où je n’ai pas grandi, mais que j’ai vu construire, quand mon père a pris sa retraite, il y a 30 ans. Ma mère, plus jeune que lui, avait 53 ans seulement. Je me souviens que c’est là, pendant le grand projet de leur vie pour lequel ils avaient économisé le moindre centime et où ils avaient pris le temps de tout faire eux-mêmes, depuis la recherche du terrain jusqu’au déménagement, qu’elle a commencé à avoir des problèmes notables de concentration, de confusion et d’orientation.

En pleine ménopause. Nous avions pensé avec dépit que c’était décidément bien dur pour elle, ce changement de vie, à 15 petits kilomètres de la ferme où elle avait vécu depuis son mariage. Et pourtant elle n’était pas du genre à avoir les deux pieds dans le même sabot. Des années plus tard, nous apprendrions qu’elle avait la maladie « à corps de Lewy » et que cette drôle de démence s’était immiscée dans son corps alors que certaines hormones s’en échappaient. (Sacrée ménopause). Elle est entrée à l’Ehpad en avril dernier, toujours courageuse mais très diminuée.

Je vous en parle souvent, je le sais. C’est aussi grâce à cela que je peux retracer ce chemin ces dernières années. Mes frères et moi suivons attentivement les conseils des spécialistes, notons intérieurement les paliers de détérioration qu’elle enfile sans broncher, nous relayons auprès d’elle et de mon père qui, a 90 ans, prend soin de cette maison tant aimée.

Mais voilà. Mon père séjourne de nouveau à l’hôpital et il ne peut pas aller la voir. Donc j’ai sauté dans un avion, et depuis je fais le relai entre eux, qui ont de plus en plus de mal à se comprendre par téléphone. J’en profite pour parcourir le matin le trajet qui me sépare de l’Ehpad à pied, 19 km aller-retour à travers la forêt de Vouillé. Un bol d’air et un plaisir purement sensuel, surtout cette année où les arbres sont pleinement verts et vibrants, comme si le réchauffement climatique n’avait jamais existé. Ce sont des jours non planifiés de vacances contraintes, si j’ose dire, mais j’essaie comme toujours de joindre l’utile à l’agréable.

Mon mari est resté à Nice s’occuper des invités. Je préviens désormais tous ceux qui veulent passer chez moi que j’ai toutes les chances de ne pas y être. Je ne sais pas combien de temps va durer cette double vie, un peu dans le 06 et un peu dans le 86, sans calendrier et sans rendez-vous assuré. Jusqu’à fin 2024, comme le pense mon frère ainé, qui connait le monde suspendu des femmes alignant les troubles cognitifs et moteurs ? J’accepte désormais le déclin de mes parents avec philosophie, beaucoup mieux qu’au début de l’année quand les ennuis se sont soudainement accumulés.

Tout le monde prend son mal en patience, malades et entourage. Tout le monde est content de se voir, sans arrière-pensée. Tout le monde sait que ça ne va pas durer. Alors oui, c’est vrai, j’en profite. Et vous, vous êtes en vacances ? J’espère que vous vous reposez. Que vous profitez de votre famille, vous aussi, celle qui vous reste encore. Promettez-moi : prenez soin de votre corps et de votre esprit, ils vous seront précieux longtemps longtemps. (Et si la ménopause vous endommage trop les hormones, parlez-en à un médecin avant qu’elle ne vous attaque aussi la cervelle).

Véronique

Une femme aux cheveux gris et aux lunettes ambrées marche en forêt, un téléphone dans chaque main.
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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