Lettre du dimanche · 14 avril 2024
Vivre longtemps, oui ou non ?
Quand j’observe mes parents vieillir, je me demande toujours ce qui va se passer pour moi. Les méthodes pour vivre bien et longtemps pullulent. C’est d’ailleurs l’objet d’une partie de mon travail consacré à la vie féminine à partir de la ménopause. L’alimentation, la musculation, les relations, la cogitation intellectuelle, tout est optimisé par des milliers de chercheurs qui veulent à la fois prolonger nos jours et éviter de nous faire souffrir autant que possible.
Les enjeux financiers ont énormes : le vieillissement de la population pèse sur le montant des retraites comme sur le taux de remboursement des protocoles médicaux ou l’agencement des logements. Vieillir oui, mais seulement si ça ne coute pas cher, car moins l’État remboursera, plus il faudra puiser dans nos réserves, emprunter… ou retourner au boulot.
Ce qui signifie que celles d’entre nous qui veulent passer les cent ans (c’est mon cas) vont devoir trouver une « école pour survivre en pleine forme » et s’accrocher pour ne pas décrocher. Car il y aurait tellement de comportements culturels qui nous sont néfastes que l’on s’empoisonnerait - c’est une façon de parler - du matin au soir sans nous en rendre compte.
La négativité de ces messages crée une nouvelle forme de charge mentale tardive, une fois que les enfants ont quitté la maison et que l’on devrait justement se sentir libérée : celle de ne pas faire de vagues, sanitairement parlant.
On ne peut plus se faire remarquer en tant que malade, en tant que vieux, en tant que dépendant. Il n’est plus tolérable de boire 3 verres de vin rouge au diner, de se jeter sur les gâteaux apéritifs ou le sorbet au citron, de dévorer son steak/frites en pleine semaine et de se rendre au travail à un seul kilomètre en voiture.
Tout ça nous fait plaisir aujourd’hui mais nous remplira de honte demain. Quelle insouciance, murmurent déjà les multiples voix qui trottent dans notre tête… Je me suis toujours passionnée pour les politiques de santé publiques. Elles sont difficiles à élaborer, encore plus à appliquer, et dangereuses à modifier, car elles introduisent le doute dans nos têtes. Comme elles concernent particulièrement les personnes âgées (les plus jeunes peuvent encore fermer les yeux sur l’avenir), elles ajoutent du stress à la pression « naturelle » de se rapprocher de la fin de sa vie et du début des vrais soucis.
Quand j’observe mes parents, donc, j’observe aussi tout ce qu’ils ont fait « de mauvais » en termes de choix de vie. Ma mère ne cesse prononcer des sentences fatalistes du type « à notre époque, ça ne se faisait pas » ou bien « on ne s’imaginait pas que cela pouvait arriver ».
Les femmes (les mères) ont toujours été de bons petits soldats, promptes à suivre les courants sociétaux et l’ère du temps, en particulier pour les recommandations médicales. Nous aussi on le fait, et on va probablement regretter un jour quelques convictions que les médias nous ont chevillées au corps et qui sont tellement répandues qu’elles nous paraissent être une simple manifestation du bon sens.
En réalité, le bon sens n’est que la répétition d’un message sous toutes ses formes, à tel point qu’on le prend pour une évidence. J’essaie chaque semaine de vous donner envie de poursuivre dans cette quête d’une vie sereine après 50 et 60 ans, mais je suis certaine que tout cela va se complexifier.
Jusque-là, on a été de gentilles cobayes de laboratoire. On ne va se mettre à déplaire à nos formidables scientifiques qui se démènent pour notre bien, quand même.
Bon. Peut-être qu’un jour on se révoltera. Qu’on en aura assez de chercher à nous comporter en super vieilles dames, aimables, gracieuses, enviables, « encore » fringantes.
Qui sait ? On sera peut-être réactionnaires. Ou révolutionnaires. Progressistes ? Opportunistes ? Mais il n’est pas sûr que l’on sera de dociles consommatrices de molécules anti-âge, à 3 500 € /kg.
En attendant, je suis la première à galoper partout pour conserver mes neurones, à me convaincre que les pois chiches remplacent sans peine un hachis parmentier, à regarder la vie franchement dans les yeux. Mais si le vent tournait et que tout cela se retournait contre moi ?
J’aurais l’air bien stupide. Et je sens que ça ne va pas manquer d’arriver - ça m’énerve d’avance. Je me demande bien comment nos enfants vont nous trouver, question modernité, quand on sera vieilles et ratatinées.
Véronique

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