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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 7 avril 2024

Ces regrets éternels… qui nous boostent

Avoir des regrets, c’est une des meilleures manières identifier les valeurs qui nous sont fondamentales. Mais a posteriori. On n’avait pas imaginé que tel choix, telle action, faits en toute conscience, allaient nous arracher des larmes. Ah, si on pouvait revenir en arrière ! Mais il est trop tard.

J’ai un énorme regret dans ma vie : celui d’avoir stoppé mes études en lettres modernes après mon Bac. Je caressais l’idée de devenir maitre de conférences, ça aurait été le top du top pour moi qui ait toujours aimé être au contact d’étudiants. Et puis j’aurais voulu publier des livres, de référence bien sûr.

J’ai abandonné très vite, après quelques mois à l’université. Ce système qui ne me convenait pas du tout, enfin c’est ce que je me suis dit sur le coup. Je me sentais noyée au milieu de centaines de jeunes plus paumés les uns que les autres. Je n’avais même pas eu l’idée d’aller en hypocagne, je n’y connaissais rien, pas plus que mon entourage.

Cette période m’a laissé un goût amer, de raté, de faiblesse, d’incompétence. J’ai eu l’impression ensuite de patauger, pendant des années. Et pourtant j’ai repris mes études, en biologie puis en communication, dans une école bien plus prestigieuse que la fac de Poitiers. Mais j’ai toujours regretté de ne pas avoir été plus patiente et persistante et de ne pas avoir mis mon rêve en œuvre. Désormais, j’en fais des tonnes pour inciter les jeunes démotivés à s’obliger à retourner en cours après les vacances de Noël, car c’est souvent là qu’ils décrochent.

Quand j’y pense calmement, je me dis que malgré tout cela m’a ouvert d’autres voies. J’essaie de relativiser : être prof, à n’importe quel niveau, c’est être liée à un établissement, à la rigidité de l’année universitaire, au déclin des subventions, au je-m’en-foutisme des étudiants, aux modes éducatives de toutes sortes, aux choix administratifs arbitraires, à l’ubiquité des téléphones portables allumés pendant les cours, etc.

J’ai échappé à tout ça. Élevée au milieu des champs de maïs, j’ai vécu ma vie d’adulte à Paris, aux USA puis en Allemagne, tout en voyageant in extenso, ce qui m’a apporté presque autant qu’un doctorat, question connaissance du monde et des mœurs.

J’ai rencontré des étudiants du monde entier, ne serait-ce qu’en prenant des cours de langue pour me dépatouiller. J’ai entretenu beaucoup de relations avec les jeunes que j’adore aider à orienter, alors que peut-être ils auraient fini par m’horripiler si j’avais dû travailler continuellement à leurs côtés. Comment aurai-je réagi aux lamentations de toutes ces jeunes filles en études littéraires qui revendiquent le fait de ne pas avoir d’enfants ?

Peut-être que l’inquiétude quant à leur sort m’aurait fait vieillir prématurément, après tout. Enfin bref. Abandonner des études structurées pour une vie de nomade m’a, littéralement, ouvert de nouveaux horizons. Même si mes accomplissements n’ont pas été aussi visibles, mon ascension aussi nette, ma réputation aussi pointue.

J’ai passé plus de temps avec ma famille que ce que je n’aurais jamais imaginé, vie d’expatriée oblige. Mais cela m’a beaucoup plu. Finalement, ma destinée a été tout autant conjugale et familiale que vocationnelle et carriériste, même si mon métier a toujours été d’écrire.

Comme tout cela est étrange.

Aujourd’hui, je ne donne aucun cours en amphi, je n’effectue aucun travail de recherche, je ne publie aucun livre aux PUF, je n’enseigne dans aucune université lointaine. Mais j’écris ces lignes chaque dimanche matin à des femmes qui vivent la seconde moitié de leur existence : vous. Et je travaille sur l’orientation de celles qui me sollicitent, car finalement, on peut être démotivée à n’importe quel âge, perdue au croisement de chemins qui nous semblent inaccessibles ou même invisibles. Et j’y prends un plaisir incroyable, tout à fait déraisonnable, quand j’y pense.

Je vous le dis : vous êtes une incroyable source de joie intellectuelle ! J’ai souvent l’intuition que travailler avec vous est plus riche et plus fructueux que travailler avec n’importe qui d’autre, car vous êtes remplies d’une expérience distincte, variée et tangible, que les jeunes ne peuvent que théoriser, idéaliser, voire éviter.

Vous avez des choses surprenantes à dire, à transmettre, à améliorer. Vous parlez en toute connaissance de cause, et c’est passionnant. On évoque moins ce que vous voudriez faire, comme les jeunes le font, que de ce que vous avez déjà fait, même si vous ne vous en rendez pas compte.

On retrace un chemin a posteriori et on lui donne fière allure, pour qu’il vous emmène où vous voulez, cette fois en toute conscience. On remet les regrets à leur place. Une place prépondérante.

Véronique

Illustration de la lettre « Ces regrets éternels… qui nous boostent »
Illustration créée par l’IA pour Les Nouvelles Femmes.

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