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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 12 novembre 2023

Les chemises de ma grand-mère

Je suis cette semaine encore chez mes parents, et j’essaie (pas assez fort probablement) de me débarrasser de ce sentiment d’ennui, de lassitude – de tristesse aussi – qui a envahi la maison.

Bon, le temps dehors n’aide pas. Je sais, je pourrais téléphoner à mes copines qui vivent près d’ici, mais je n’arrive pas à trouver l’énergie. Parfois on se laisse tenter par la grisaille, histoire de se reposer peut-être, mais elle finit par se propager dans chacune de nos cellules. Quelle lutte pour s’en extraire.

Pour donner le change, je me suis mise à fouiller dans les placards du grenier. On y stocke des choses si bizarres. Pourquoi garde-on telle chaise et pas tel manteau ? Et ces boites pleines de perles en bois, et ces paquets de bougies, et ces couvercles de casseroles en alu !

Je suppose que l’on supposait que cela resservirait. Parmi ces monceaux de paquets, j’ai retrouvé la robe de grossesse de ma mère. En Tergal bleu roi, avec un joli col pointu, entièrement plissée de la poitrine à mi-cuisse (ma mère a été trois fois enceinte dans les années soixante, les robes de grossesse étaient super courtes).

Et moi j’étais la deuxième de ses grossesses, bien cachée sous les plis impeccables et infroissables, même après deux machines à 30°C. Qu’elle est jolie cette robe ! Je vais l’essayer ce matin, je pourrais peut-être la porter avec un collant assorti ? Et miracle, j’ai aussi trouvé des chemises de jour et de nuit de ma grand-mère paternelle, d’un blanc immaculé, entièrement faites à la main par elle-même, brodées, ajourées et agrémentées d’un MC (Marthe Couturier) soigneusement cousu en lettres rondes.

Ma grand-mère est née en 1899, elle aurait 124 ans si elle était toujours vivante. Ses chemises, elles, ont été réalisées avant son mariage (Couturier est son nom de jeune fille), pour son trousseau j’imagine. Elles ont l’air parfaitement fraiches et neuves, alors qu’elles ont été beaucoup portées, j’en suis certaine. Et les chemises de mon grand-père ! L’une de nuit en lin grossier, l’autre de jour en coton aérien, les deux absolument magnifiques, si finement travaillées (à la main, bien sûr) et longues comme un jour sans pain – bien plus longues que la robe de grossesse en Tergal. C’était une autre génération.

Quelle émotion, quelle joie de regarder ces vêtements centenaires sécher sur le fil à linge dans l’arrière-cuisine de mes parents. C’était une époque où l’on faisait tant de choses soi-même (en tous les cas à la campagne), avec un grand soin, de façon à les utiliser chaque jour de sa vie et à les conserver chaque jour de sa mort.

J’essaie moi-aussi de créer mes « petites choses » qui resteront intactes longtemps, longtemps, et que mes petits-enfants regarderont avec tendresse un certain dimanche matin, très tôt, quelque part au milieu du XXIIème siècle, pour retrouver le moral…

Véronique

Une femme de 58 ans examine des chemises anciennes brodées, tandis qu’une vieille dame se tient près de la fenêtre au fond.
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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