Lettre du dimanche · 22 octobre 2023
Et si j’étais un homme ??
Et si j’avais été un homme ? Je me suis souvent posé la question. Qui serais-je ? Qu’est-ce que je ferais ? Quelles décisions je prendrais ? Quand je me trouve bloquée, je me mets d’abord dans la peau d’un animal. Si, si, je vous jure. Ça me permet de voir si mon problème est vital ou pas. Du style manger, boire, me déplacer, dormir, me protéger, me reproduire (bon, je sais, ça ne risque plus d’arriver – après 45 ans, on reproduit des pensées, des clichés et des actes mais pas des corps en entier). Mais quand je vois bien que mon problème est civilisationnel, qu’il n’appartient qu’à l’humanité, alors je change de sexe : je me mets dans la peau d’un homme.
Enfin, ce que je crois être la peau d’un homme – plus coriace, plus rugueuse et moins souple que la mienne Autrement dit, je tâche de comprendre si mon blocage vient de mon corps de femme, ou si, plus pernicieux, s’il vient de l’idée que je me fais du rôle de la femme.
J’ai bien compris que mon corps a ses propres aventures physiologiques, que mon mari et mon fils n’ont pas. Les hormones, les cycles menstruels, les grossesses, les naissances et la redoutable ménopause nous transforment rituellement en champ de bataille interne (et là, je vous l’assure : une fois la ménopause achevée et les bouffées de chaleur relativisées, comme la vie est plus facile). Et donc une fois tout ça vérifié, je me demande ce que j’aurais bien pu bricoler si j’avais été un homme.
D’abord, il me semble que j’aurais mis en cause le contexte (l’extérieur) avant de douter de moi (l’intérieur). J’aurais ensuite questionné ma méthode (comment) plutôt que de questionner mon comportement (pourquoi).
J’aurais fait de la mécanique de garage plutôt que de la psychologie de boudoir. Réparer d’abord, conforter ensuite. Il faut que ça fonctionne. Il faut que ça roule – tout bêtement. Et une fois cette bagnole au point, j’irais boire un coup avec deux copains présents sur place, sans chercher midi à quatorze heures. En parlant politique bien sûr.
J’adore cette façon de faire : directe, pratique, un peu grossière. Pas la peine d’arrondir les angles, il n’y en a pas. Tout aurait un début, un milieu et une fin, bien imprimés dans mon cerveau depuis des lustres – une logique civilisationnelle que je maitriserais avec évidence et simplicité.
Je ne prendrais pas de chemin de traverse, puisque ces routes fluides seraient conçues pour moi – d’ailleurs mon instinct me dirait où tourner et à quelle distance se situe la prochaine station-essence. Pratique, hein ?
Bon. De temps en temps je me transforme en homme et je fonce dans le tas. Je dégrossis la situation vite fait bien fait, je produis à tour de bras, paf paf, allons-y les gars. Et au bout d’un moment, mes hormones reprennent du service. Alors je me remets en mode touriste. Je flâne, je divague, je cogite. Et hop, je tourne dans un endroit bizarre, à un carrefour à peine visible, je prends ce tunnel abandonné, je m’arrête un jour ou deux ou dix ou cent, pour m’imprégner des lieux.
… A force d’être une touriste, à force d’explorer le visible et l’invisible, je connais super bien mon territoire. L’intérieur et l’extérieur. Je suis efficace, oui, à la manière féminine, en sentant, en évaluant, en avançant, all of them.
Je n’aurais pas pu le faire aussi bien il y a dix ans. Je ne suis pas devenue un homme, finalement, mais une femme-animale. Drôle de chemin, quand j’y pense. Je sais, je suis en retard ce matin. Je vais prendre mon petit-déjeuner dans cet immense hôtel où je suis en weekend, des œufs et du bacon.
Comme un homme. Enfin, comme le mien, qui dort encore, tel un bienheureux.
Véronique

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