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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 16 juillet 2023

Le temps qu’il (me) faut

Je pensais profiter de ce long séjour en Californie pour écrire une série d’articles de blog sur le bonheur dans la cinquantaine et après. Le bien-être, le plaisir, la joie, le partage, le don, la confiance, l’inspiration, le sentiment d’être à sa place, d’être libre, de pouvoir progresser, de faire de son mieux, de se dépasser… tout ce qui fabrique nos réelles raisons de vivre. Et puis je n’ai pas eu le temps.

Ou plutôt, j’ai dû utiliser mon temps différemment. Ralentir – de toutes mes forces. Pour suivre le rythme de personnes beaucoup, beaucoup, plus lentes que moi. D’abord celui de Carolyn, ma belle-mère (depuis décédée), puis celui de mon beau-père, John, qui à 82 ans revient de loin.

Ne rien faire m’épuise. Dès que je fatigue, je suis de celles qui se précipitent dehors pour reprendre mon souffle et mes esprits. Je me repose en bougeant Alors rester assise à écouter John parler de petites choses du quotidien, lui répondre, lui poser des questions-profondes-mais-sous-un-angle-léger, préparer les repas sans faire de remue-ménage intempestif, m’arranger pour ne pas le surprendre ni l’agresser ni le déranger, l’attendre pour se mettre debout, se déplacer, monter dans la voiture, déambuler au supermarché puis ranger les packs d’eau et de diet Pepsi… tout cela me demande des efforts prodigieux.

C’est une utilisation du temps que je n’aurai jamais imaginé pouvoir endurer aussi longtemps. Mon corps entier résiste à cette immobilité. J’aime beaucoup l’idée de passer ces semaines avec lui et d’apprendre à le connaitre tranquillement. Il faut dire qu’il était devenu carrément agressif ces dernières années, à devoir s’occuper jour et nuit de Carolyn… qui était encore beaucoup plus lente que lui.

Qu’est-ce que c’est difficile de s’adapter en permanence au rythme d’une autre personne. On a envie de la secouer pour qu’elle se bouge. Ou de lui imposer de s’assoir. Ou d’aller dormir à nos horaires à nous. De travailler quand nous, on en a besoin – de manger quand on a faim, de se taire quand on en a marre, de nous laisser tranquille au bon moment (le nôtre) et de goûter à notre compagnie quand on en a besoin.

J’ai réalisé au contact de John que l’un de nos plus grands sujets de frustrations dans la vie, c’est de se caler chronologiquement sur autrui. Suivre le rythme des bébés, repérer leurs variations, leurs modulations, leurs changements d’humeur… c’est déjà tout une épopée. Quand ils grandissent, on espère utiliser les mots à bon escient… pour qu’ils nous obéissent et qu’ils comprennent que nos routines sont fondamentales car elles nous rendent paisibles… ce qui contribuera forcément à leur bien-être à eux (les bébés calmes réalisent que leur maman ne fonctionne pas comme eux et apprennent la patience dare-dare – je ne vois pas d’autre explication).

Mais quand il s’agit de passer à l’emploi du temps des personnes âgées, de quelle élasticité physique et mentale devons-nous faire preuve ! Je n’imagine pas le sort de celles d’entre vous qui doivent s’occuper d’enfants (de petits-enfants ?) de 5 ans ET de leurs parents âgés. Vous m’épatez ! J’admire votre souplesse et votre capacité à relativiser. J’envie votre bonne nature, qui ne juge pas, qui ne s’énerve pas et qui profite de l’instant présent un point c’est tout.

J’envie votre utilisation intelligente du temps pour qu’il serve ceux de votre entourage sans vous desservir, vous. Donc ces 5 dernières semaines, j’ai appris à ralentir. Ça reste dur.

A l’heure où je vous écris, on revient d’un trajet de deux heures de voiture. On est allés sur la côte pacifique (il fait super-super chaud ici) où on n’est restés qu’une heure ou deux à piétiner – après avoir fait un autre trajet de deux heures en voiture. John est ravi – la journée a été pleine et variée. J’ai rongé mon frein – la journée a été intensément passive.

Mais je suis contente pour lui. Et je commence à être contente pour moi. Car demain matin, je ferai comme aujourd’hui et comme les jours précédents : je me lèverai aux aurores pour aller marcher vite et seule, une heure ou deux (ou trois) le long des canaux bordés de roseaux qui parcourent cette région de Californie. Je dérangerai de grandes bandes d’oies sauvages, les hérons et les grues cendrées, je dirai bonjour aux cyclistes matinaux qui me doubleront… et je rentrerai en pleine forme.

Ensuite je ferai cet autre genre d’exercice que je commence à maitriser, qui consistera à r a l e n t i r  e t  n e p a s  m  e   p  r  e  c  i  p  i  t  e  r. Ça me prendra un temps fou. Mais faire ce sur-place me permettra d’avancer énormément… dans la connaissance de mon beau-père, et par extension des autres vieux et vieilles que nous deviendrons un jour ou l’autre. Ça n’est certainement pas du temps perdu.

Véronique

Illustration de la lettre « Le temps qu’il (me) faut »
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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