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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 2 juillet 2023

A la vie, à la mort

Ces dernières semaines passées en Californie pour accompagner Carolyn, ma belle-mère, vers la mort, ont été fascinantes. Il y a tant de choses à observer et à partager autour de ces étapes du début et de fin de vie, qui ponctuent une autre sorte de temps : le temps générationnel plutôt que le temps quotidien. D’abord, tout comme une naissance, c’est une expérience familiale intense.

Toutes celles d’entre vous qui l’ont déjà vécu savent de quoi je parle : la naissance, comme la mort, sont les fondements de la famille. Elles créent ces liens physiques, ceux qu’on ne pourra jamais oublier- ou dont on ne pourra jamais se débarrasser.

La perte ou l’ajout d’un membre soude tous les autres entre eux, dans l’attente, dans l’angoisse, la tristesse ou le soulagement, la joie, la surprise. C’est comme si à eux seuls, ces deux événements généraient la totalité des émotions qui circulent dans notre corps. C’est aussi un processus bien plus long que je ne m’imaginais. La biologie en œuvre est complexe à se représenter (quel incroyable entrelac de systèmes parallèles qu’est le corps ; vraiment, la vie ne tient qu’à un fil… parmi des milliards). Mais en même temps, naitre ou mourir semble simple, facile, banal.

On a suivi l’évolution intra-utérine, la naissance puis le développement de nos bébés, un phénomène aussi émouvant sur le plan sensitif que palpitant sur le plan mental. Je réalise aujourd’hui que la fermeture du corps sur lui-même, une fois que la vie se termine, l’est tout autant. Les organes s’éteignent les uns après les autres, les doigts se glacent, le visage pâlit, le sommeil a déjà tout envahi.

Seules l’inspiration et l’expiration demeurent, presque insolites dans cet apaisement général du corps. La naissance et la mort sont définies par la respiration – son démarrage et son arrêt. On est suspendue au souffle émané – l’air qui pénètre et qui s’échappe, signe du début, signe de la fin.

La mort est frustrante car elle ne dit pas à quelle heure elle va débarquer. On ne peut pas calculer le moment final, neuf mois après une date de « dé-conception ». Les médecins lisent aisément la confusion qui règne dans nos cœurs et anticipent les question qu’on n’ose pas énoncer : mais enfin, c’est pour quand ? est-ce que ça fait mal ? et nous, est-ce qu’on souffre ? de quoi ? Ils veulent nous prévenir… qu’on ne peut pas contrôler ce temps-là. Ça n’est pas encore notre heure : c’est la leur. L’heure des nouveau-nés, l’heure des nouveau-morts.

Un jour, tout doucement, nos cellules illuminées appuieront sur le bouton « switch off », les unes après les autres. Nos propres enfants seront suspendus à nos lèvres, à notre haleine, aux soubresauts de notre cage thoracique, et tâcheront d’y lire un message ultime. Et puis hop, comme ça, on partira. Ça ne sera pas un drame – mais ça sera une rupture. Et ne resteront que les souvenirs que nous aurons créés ensemble.

Quand un bébé nait, tout est à construire – quand une vieille femme meure, tout a déjà été transmis, depuis longtemps. Depuis toujours. Je reste ici encore quelque temps, il faut s’assurer que John, mon beau-père, poursuive sa vie tout seul. J’ai calculé que j’ai passé plus de 2 années entières aux côtés de Carolyn depuis que je connais mon mari : vu qu’on habitait loin, on les rejoignait aux vacances, ou bien eux venaient nous voir. Deux années ! Je la connaissais drôlement bien. Petit à petit, notre lien s’était solidifié – elle était physiquement de ma famille. Elle va drôlement me manquer.

Bye bye Carolyn. I’ll see you very soon -in my dreams.

Véronique

Une famille veille une femme âgée dans une chambre contemporaine sobre.
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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