Lettre du dimanche · 11 juin 2023
D’un voyage à un autre
Il est à peine 5h30 ce dimanche matin et je suis à l’aéroport, direction Lisbonne puis San Francisco. Ça va être un long voyage, le dernier où je vais retrouver la mère de mon mari, Carolyn. Elle n’a plus que quelques jours à vivre, au mieux, alors on se dépêche…
Je me souviens du premier voyage de Carolyn à Paris, il y a 25 ans. C’était la plus jolie des Californiennes. Elle était littéralement sur son 31, manucurée à souhait (bien avant l’époque des ongles écarlates), revêtue de la tête aux pieds de fuchsia, de bleu cyan et de vert ultra pétant, souriant à tous et à chacun sans retenue, arborant un brushing élaboré d’un blond totalement inconnu en France… et surtout, surtout, parée de cette adorable fossette sur la joue droite (sa marque de fabrique, authentique, dont mon mari a hérité).
Il était hors de question de faire mauvaise impression en se promenant dans Paris. Et encore moins aux côtés de sa future belle-fille (qui n’était hélas pas plus intéressée par la mode à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui). Paris, pour Carolyn, c’était Byzance. Le must absolu. Elle s’était même mise au français, enfin, juste quelques mots. En vrai, elle avait l’air d’une touriste plus vraie que nature, et ça l’enchantait. Elle trouvait tout très chic – elle avait appris depuis sa naissance que Paris, même dans les quartiers glauques, même dans les embouteillages, même sous une pluie battante, même quand on est vieille et malade, c’est chic.
Pareil pour moi et la Californie. La première fois que j’ai vu les palmiers, les orangers et le soleil imperturbable, j’ai bien compris que c’était vrai : tout était cool, rien de mauvais ne pouvait arriver, on pouvait bâtir des entreprises à partir de rien, l’aventure était au coin de la rue et du prochain terrain de golf.
Moi aussi, j’avais appris ma leçon. J’avais intégré l’imaginaire californien, à force de films, de musique, de livres, et surtout de volonté d’y croire. C’est fou comme nos rêves sont fabriqués – un étrange tissage fait de nos traits de caractères et de storytelling institutionnel, rabâché sous toutes les formes.
Bon, je n’ai pas le temps d’élaborer, on va décoller. Je vais tâcher de rapporter un minuscule peu de Byzance à Carolyn, et de récupérer un zeste de sa coolitude natale. Je vais tâcher de retrouver son sourire, tellement volontaire – tellement confiant.
Véronique

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