Lettre du dimanche · 25 mars 2023
Le contraire de Netflix
Je ne regarde pas Netflix. A la place, je fais le ménage. Si si, je vous jure. J’ai une impression de contrôle et de sécurité bien plus forte en faisant les choses moi-même qu’en les regardant, même s’il s’agit juste de passer le balai. Tandis que je range, je place les meubles et les objets ici et pas là, dirigeant les mouvements de chaque personne dans la maison.
J’applique une sorte de mini-pouvoir qui me structure et me soulage. Je ne regarde quasiment jamais de films, que ce soit de meurtre, d’horreur, comiques ou d’adultère, ni les séries romantiques, historiques ou de science-fiction. J’adore les sensations fortes mais je préfère expérimenter moi-même, même si mon échelle est nettement moins impressionnante que ce qui se passe sur écran (je n’ai jamais égorgé personne, soyez tranquille). Et puis je rêve beaucoup mieux devant un roman que devant la télé car je choisis le décor qui me chante, et les personnages aussi.
Et je rêve encore plus quand je me promène dehors, dans la forêt ou au bord de la Méditerranée. Mes rêves sont libres comme l’air de la montagne🏔, rarement définis par la créativité d’un tiers. J’ai la sensation de remplir à volonté mon réservoir d’expression et de création – je ne ressens pas de pénurie de ce côté-là
J’aime la matière brute. Je suis beaucoup plus inspirée par la nature ou la vie dans la rue que les œuvres d’autrui (même si je les apprécie : contempler le travail d’un tiers m’intéresse et parfois me passionne, mais concevoir le mien me galvanise et me procure une joie bien plus intense).
Je vis peu par procuration, je n’ai pas de modèle idéal, et je n’en ai jamais eu. Je savoure intensément mon univers personnel. Quand il m’ennuie ou qu’il m’étouffe, je l’agrandis ou j’en change, sans hésitation. Mieux vaut un « tiens » que deux « tu l’auras » : je prends ce dont j’ai besoin aujourd’hui, car demain je serai déjà une autre. Je puise mon ardeur et mon plaisir dans la réalité.
Et je passe beaucoup de temps à l’enrichir, jour après jour. J’opte pour des attitudes conventionnelles, originales ou transgressives, selon les circonstances. Rien ne m’arrête, je n’ai pas de religion en la matière, je suis la reine du « ça dépend ». Je n’ai pas de plan B.
Je ne suis quasiment jamais choquée par les opinions ou les pratiques différentes, voire opposées aux miennes car je sais que mon âge, mon sexe, ma condition physique, mon lieu de vie, ma culture et ma classe sociale fabriquent la plupart de mes pensées et de mes actes.
J’ai beaucoup de chance. La chance de ne pas avoir envie de diamants, la chance de ne pas avoir besoin de marques, la chance d’apprécier ce que j’ai sous la main quand il s’agit de confort matériel, la chance de m’accommoder facilement de mes cheveux mega-raides et des taches de vieillesse qui parsèment mes mains. Et quand je décide que je suis trop grosse, je maigris – sans en faire tout un plat.
J’ai surtout une chance folle d‘aimer plus que tout sourire et marcher, deux activités parfaitement gratuites, que je mets en œuvre à longueur de journée et qui me rapportent une abondance de stimuli, de plaisirs physiques et de relations sociales.
J’aime procurer du partage et de la conversation. J’aime vous pousser à vous exprimer, à définir qui vous êtes, vraiment. J’adore vous pousser à faire le ménage, plutôt qu’à regarder Netflix .
Véronique

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