Lettre du dimanche · 20 novembre 2022
Sacrée télé
Et me voilà de nouveau à Nice, après deux semaines passées chez mes parents. Ils vieillissent, ils vieillissent… Mais pour le moment leur esprit se transforme à la même vitesse que leur cerveau, leurs os et leurs muscles, donc ils ne se sentent pas en décalage avec eux-mêmes. Ils n’ont pas envie de faire ce qu’ils ne pourraient plus faire. C’est une chance.
Ils se réjouissent de minuscules routines, et cumulent les raisons de blaguer tout au long de la journée. Pourtant ceux qui les observent ne peuvent s’empêcher de les plaindre. Vu de l’extérieur, ils inspirent pitié – vu de l’intérieur, ils fleurissent encore.
Ma mère en particulier sombre dans l’obscurité de la démence, qui occupe chaque membre de son corps, de haut en bas. Non, la maladie ne s’arrête pas à sa tête, elle envahit toutes ses fonctions vitales, son langage, sa posture. Même son sourire. Son univers s’est rétrécit et son goût pour le monde extérieur se concentre sur un rectangle noir de 81 cm de longueur : la télé.
Pour être sûr de retenir son attention, il faudrait se filmer et qu’elle puisse nous voir en direct sur l’écran, à bonne hauteur, à bonne distance. En la regardant regarder, je me suis dit que les inventeurs de la télé ont vraiment réussi à capter l’attention de ces personnes âgées qui perdent la tête. Ça n’est pas tant le contenu des fims ou des infos qui les hypnotisent que la position idéale de l’écran. Une télé bien placée, c’est comme une bonne chaise ou un bon lit : on y passe des heures, qu’elles soient pleines ou qu’elles soient vides. Il suffit de recueillir ces regards qui ne savent plus s’accrocher sur rien, et d’y déverser des images, n’importe lesquelles. On allume, on éteint. Le monde est circonscrit et intermittent, donc maitrisable.
Je suis persuadée que les fabricants d’écrans (et des émissions qui les accompagnent), ont contribué à allonger l’espérance de vie. C’est vrai, on ne bouge pas lorsque l’on est scotché devant la télé, ça n’est pas terrible pour notre cholestérol. Mais on ne s’ennuie pas pour autant. On vit par procuration, on attend la fin de l’épisode, on a de la peine pour cette pauvre Rachel ou Anabeth ou Giulia qui va encore se faire avoir, alors que son jules s’en sort avec trois fois rien.
Cette injustice manichéenne entretient nos méninges. Même la guerre en Ukraine devient divertissante. Tout est égal et de la même dimension – et tout disparait lorsqu’on appuie sur « off ». Pendant mon séjour, mon père m’a demandé de lui expliquer ce qu’était le métarverse. Vous savez, cette technique de visionnage immersif qui est en train de ruiner Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook. Vous placez un casque sur votre tête, vous choisissez votre film, votre conférence, votre jeu vidéo préféré et hop ! vous vous retrouvez à l’intérieur de l’action, et non plus en retrait. Miracle de l’informatique : c’est bien vous, mais dans un autre univers que le vôtre.
Est-ce que ma mère pourrait revivre, si elle posait un casque sur ses yeux et qu’elle se plongeait dans le monde de Zuckerberg ? Est-ce qu’elle pourrait rire avec une copine, courir dans les champs, soupirer d’amour et trouver le métier qu’elle n’a pas eu ? Peut-être que oui, après tout. Peut-être que nous, dans trente ans, on sera drôlement contente de l’avoir, le métaverse.
On serait nous aussi devant le goulot d’étranglement du rectangle noir de la télé, mais ce casque sur notre crâne nous emporterait loin, très loin dans un monde presque en chair et en os… alors que notre propre chair et nos propres os nous accableraient – nous lâcheraient. Sait-on jamais.
Peut-être que nous aurons une belle vieillesse, multicolore, multi sensorielle et multi-virtuelle ?
Véronique

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