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Les Nouvelles Femmes

Lettre du dimanche · 7 novembre 2021

Derrière les cartons

Je suis dans les cartons jusqu’au cou, et comme dans n’importe quelle situation, cela me pousse à m’interroger. Qu’est-ce que je prends, qu’est-ce que je ne prends pas ? Autrement dit, qu’est-ce que j’apporte dans ma prochaine vie qui provienne de ma vie précédente ? Quels sont les objets qui vont créer ce lien, quels sont ceux qui vont me brider… quels sont ceux qui ne transportent plus de mémoire du tout ?

Ces piles de feuilles remplies de mots, ce sont des papiers officiels de l’administration, ou bien les lettres de mes amies lointaines, ou encore les cours de CP de mon fils. Ces livres lus ou pas, ce sont des romans tant aimés, mes 5 séries de cours d’allemand, des guides touristiques crasseux, des poches d’occasion achetés chez Gibert Boulevard St Michel, avant la fermeture.

Je n’ose pas encore me débarrasser de mes CD, alors je ne garde que les disques, et je supprime les boites en plastique. Et là, problème. Je n’avais pas imaginé que mon mari, lui, voudrait absolument conserver ses boites en plastique. Pourtant, ça prend une place folle. Ça m’énerve de transporter du plastique inutile. Je ne sais pas où je vais les ranger à Nice. Et on peut tout reprendre sur Spotify.

En plus, il ne va jamais les ouvrir, c’est sûr et certain (d’ailleurs, il ne l’a pas fait depuis les 5 années que nous sommes à Berlin).

Mais il les VEUT quand même. Il ne supporte pas l’idée de ne pas les avoir. Alors, j’essaie de comprendre : Il est sentimentalement attaché à la musique, et à l’objet qui la contient. Ces CD, il les ouvrait avec passion quand il était jeune, puis la musique le transportait. Dans chacun de ces carrés transparents abritant une sphère noire, il y avait des heures de rêve et de bonheur. Quand c’était fini, il remettait le rêve dans sa boite, et il passait à autre chose. Enfin, je crois. Voilà ce à quoi je pensais en triant mes bouquins : tous les rêves doivent avoir une boite, où on peut les ranger bien au chaud, ni vivants, ni morts. Juste en attente. Le temps que l’on décide de leur sort.

Aujourd’hui, ces boites de CD sont devenues inertes pour moi. Juste du plastique inutile et polluant. Mais pas pour lui. Ce sont des boites à rêves. Alors on va les garder.

Si vous passez par Nice, je suis certaine qu’il se fera un plaisir de les ouvrir, et vous les jouer. Du rock américain de la côte ouest, années 1980-90 – il y a plein de trucs que je ne connaissais pas. Beaucoup de jazz, aussi. Surtout arrêtez-vous, il sera ravi. Ses rêves refleuriront. Et peut-être même qu’il vous les transmettra.

Et vous, où rangez-vous vos rêves ?

Véronique

Un couple déballe ses CD parmi des cartons ; la fenêtre donne sur une cour berlinoise aux façades en briques et aux arbres d’automne.
Illustration créée avec l’IA pour Les Nouvelles Femmes, sous la direction de Véronique Mokski.

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