Isabelle entre dans la conversation en utilisant cette expression : rien n’est simple. Je lui demande ce qu’elle signifie, puis nous embrayons dans une longue discussion, ponctuée de paroles et de silences, où l’on découvrira son chien, qui sait lui ouvrir les yeux sur un autre univers : celui de la nature.

Dans cet article

Portrait par elle-même d’une femme aux lourdes responsabilités qui, derrière ses hésitations, se languit de beauté, rêve de nager dans la paix d’un lac et qui, à l’issue de notre conversation, me glissera : merci pour cette expérience singulière de voir pour moi.

Voir les choses de mille points de vue

« Rien n’est simple. Pourquoi ? Si seulement je le savais moi-même. Je suis beaucoup dans le questionnement mais je n’ai pas beaucoup de réponses. Je ne suis même pas sûre que je cherche forcément des réponses, d’ailleurs. Peut-être que les questions sont le fondement de ma vie. C’est sans fin, et je ne suis pas sûre qu’il y ait de réponse à quoi que ce soit.

J’ai mis du temps à me dire que je ne me connaissais pas et que je voudrais bien savoir qui je suis. Je n’aurai pas fini de me poser la question avant longtemps, avant la fin. Ce qui est passionnant et énervant à la fois, parce qu’il y a des gens qui sont pleins de certitudes. Avant je les admirais. Désormais, je me dis que ça ne peut pas être vrai. Moi j’ai passé ma vie remplie de doutes et d’incertitudes. J’ai du mal à faire des choix. Désormais, j’apprécie le fait d’être comme ça, même si cela reste un poids.

Quelquefois, il faut trancher. Alors voilà : je tranche. Mais je peux voir les choses de mille points de vue en même temps. A la fin, je n’en sais pas plus qu’au début, parce que justement, j’ai cette tendance à tourner en rond. Et puis je suis quelqu’un qui n’aime pas blesser les autres tout en étant très sauvage et indépendante.

Je ne sais pas si cela vient du fait d’être une fille unique ou si ça n’aurait rien changé à l’affaire d’avoir eu des frères ou des sœurs. Mais je sais que j’ai une individualité assez forte. Et j’ai besoin d’avoir des temps pour moi, des temps calmes ; qu’on me laisse trouver ma place.

Ma vie familiale, mes enfants, mon mari, mon boulot très prenant, cela n’empêche pas mon désir de solitude. Je pense que c’est une nature profonde. Dans le fond, quelles qu’aient été les circonstances, j’aurais été ainsi.

Quand j’étais plus jeune, je ne pensais pas que je me marierais nécessairement et je ne me voyais pas forcément non plus avec une famille. Et puis j’ai connu mon mari, on s’entendait bien, je me suis vue avec des enfants… et ensuite j’ai désiré en avoir. Tout cela s’est fait au fur et à mesure, ça n’était pas le résultat d’un plan. Et d’ailleurs, rien dans ma vie n’est un plan de carrière, je suis incapable d’en avoir un. J’avance à vue. Si les choses ne fonctionnent pas, je n’en fais pas un drame et je cherche ailleurs.

Ma vie se tisse en cours de chemin

Je suis dans l’itinérance. Je n’ai pas un objectif, ma vie se tisse en cours de chemin, de façon élastique, avec beaucoup de variables. Au bout du compte, c’est quand même moi qui fais les choix, même si je me laisse influencer par mille choses : mon mari, mes enfants, mon chien, le temps qu’il fait dehors, des facteurs complètement exogènes, des choses intuitives, des vibrations ou la couleur du ciel. Tout peut avoir une influence.

À 54 ans, j’ai encore des choses à découvrir. Vivre dans les Vosges depuis dix ans, cela me convient bien. Je ne dis pas que je resterai ici toute ma vie, il est possible que j’y sois jusqu’à la fin de mes jours, il est aussi possible que je reprenne mon baluchon et que je parte.

Pour le moment, je suis liée à mon boulot, donc je ne me vois pas changer. Sauf quand j’en ai marre et je me demande si je vais vraiment rester jusqu’au bout. Mais je ne pourrais pas fuir - j’ai quand même des responsabilités importantes. Parfois je suis fatiguée, c’est sans fin.

Si je voulais partir, il faudrait que je mette en place toute la suite. Partir sans l’avoir fait serait inconscient. Je ne pourrais pas faire ça aux gens qui m’entourent, juste les planter là et partir.

Pour combiner mon besoin d’introspection et de solitude avec mon travail, j’ai un bureau où je peux de temps en temps fermer la porte. C’est vrai qu’il y a des journées où l’on est beaucoup en réunion ; le soir, j’avoue que je n’en peux plus, parce qu’il a fallu réfléchir et me concentrer intensément.

Mon chien m’a appris à me promener

Ce qui me ressource, c’est le midi. Je rentre chez moi et je promène mon chien. Ça me recharge les batteries de marcher une demi-heure dans les chemins, là, juste à côté de chez moi, avec Largo. C’est mon chien qui m’a appris à me promener. Sans lui, je n’y serais peut-être pas allée. Finalement je remercie mon chien de me sortir. Les gens croient que c’est moi qui le promène, mais pas du tout : c’est lui qui le fait.

Il y a cette balade obligatoire par jour. Et puis le dimanche matin, on fait une heure et demie ou deux heures. C’est très routinier, un chien ; alors pour l’amour de mon chien, je m’adapte à sa routine. Et finalement, elle me convient aussi.

C’est quasiment toujours juste nous deux. Un vrai moment entre lui et moi qui me libère plus que tout. La relation avec mon chien, c’est essentiellement du non-verbal. Je ne suis pas très sûre de moi dans le verbal. Je suis assez secrète, je ne sais pas tellement parler de mes émotions…

Avec un chien, on n’a pas besoin de parler. Je ne dis pas qu’il ne comprend rien - il y a quand même un certain nombre de choses qu’il décrypte. Mais j’aime qu’on n’ait pas à se parler pour se comprendre. Et il y a plein d’émotions, plein d’informations qui peuvent être échangées de différentes façons, de lui vers toi et de toi vers lui.

Et puis je suis très tactile avec lui. C’est une grosse boule de poils, mon doudou de quand j’étais petite. Lui aussi il aime ça, il ronronne comme un chat. Est-ce le seul être vivant avec qui on est vraiment dans le toucher ? On est complètement libre physiquement avec un chien. Beaucoup plus qu’avec des humains.

Mes enfants ont des réticences à ce que je les prenne dans mes bras, ce ne sont plus des bébés. Ils voudront bien un câlin de temps en temps, mais je ne peux pas tout le temps les prendre, ça les saoule, ce que je peux comprendre. Avec mon chien, il n’y a pas de gêne, il n’y a pas à s’expliquer. C’est beaucoup plus spontané, plus simple.

Les animaux nous forcent à nous détendre. Sans Largo, je serais tout le temps dans la cogitation. Le fait qu’il ait des besoins physiologiques m’oblige à m’en occuper, ce qui m’oblige à libérer mon cerveau.

Être à la hauteur

Ce qui est formidable dans les bébés, c’est que tu n’as pas à t’expliquer : tu n’as qu’à prendre soin d’eux. Avec mon chien, j’éprouve cette sensation qu’on a avec les tout-petits. Quand j’étais petite, j’étais fille unique. J’avais tout un tas de nounours, c’étaient mes amis. A cette époque-là, je rêvais d’avoir un animal mais mes parents refusaient.

Tous ces animaux en peluche se sont incarnés dans Largo et me ramènent peut-être à mon enfance.

Et puis avec un animal tout est facile. On n’a pas de grandes attentes. Un enfant qu’on élève doit devenir indépendant, apprendre à s’occuper de lui-même, être armé pour la vie. Un chien, non, tu n’as pas tout ça. Tu sais bien qu’il va rester avec toi, il ne va pas mettre les bouts un jour pour aller vivre sa vie. Sa vie, c’est chez toi. C’est avec toi. Donc forcément, tu es délivrée de ce fardeau de devoir l’éduquer pour qu’il puisse grandir par lui-même et partir.

En tant que parent, il y a cette obligation. Je ne m’étais jamais trop questionnée là-dessus, mais maintenant que j’en parle, oui, je pense que c’était le poids du doute : être certaine qu’on élève des gens bien, capables de vivre leur vie et d’être satisfaits de ce qu’on leur a transmis et des adultes qu’ils deviendront. Quand j’étais petite, il fallait porter tous les espoirs de mes parents qui étaient enseignants. Il fallait que je sois à la hauteur en quelque sorte. Ils ne m’ont pas mis non plus une pression de fou... mais enfin je n’étais pas insouciante. Il y avait quelque part un non-dit, il fallait cocher certaines cases. Et j’ai certainement retransmis cette pression à mes enfants, sans le vouloir.

Il n’y a pas de sous-entendus avec les chiffres

En ce qui me concerne, je ne tenais pas à faire carrière et monter les échelons, non, parce que dans le fond je me fiche du regard des autres. Souvent quand tu veux une carrière, c’est pour épater la galerie. C’était davantage par rapport à moi-même. Me réaliser personnellement, cela veut dire toujours apprendre. J’aime découvrir des nouvelles choses, gravir chaque marche en me disant qu’à chaque fois je progresse pour moi-même.

C’est une itinérance mentale. Je suis beaucoup dans la tête, je mouline toujours du cerveau. J’utilise beaucoup les chiffres, je ne sais pas pourquoi je me suis raccrochée à eux. Parce qu’il y avait quelque chose de plus tangible peut-être, je les trouve rassurants.

Quand j’ai fait mon école de commerce, j’ai choisi l’option « finance » parce que c’était plus concret. Le reste semblait moins clair. C’était un peu contre-intuitif parce qu’au lycée j’étais loin d’être vraiment bonne en maths et les chiffres avaient beaucoup de mystères pour moi. Mais je m’y suis raccrochée, je voyais davantage comment en faire quelque chose où je pourrais être compétente.

Il n’y a pas de sous-entendus avec les chiffres, tu travailles avec une forme de certitude. J’avais besoin de ça pour être crédible : comme je ne suis pas une oratrice, je ne voyais pas comment je pourrais convaincre uniquement avec des mots.

Je pense que je ne suis pas sûre de moi car je ne suis pas sûre de mes mots. Je ne trouve pas les bons. Pourtant je lis beaucoup, je ne pourrais pas vivre sans lire. Je ne sais pas m’exprimer clairement, dire avec précision ce que je pense. C’est peut-être une certaine pudeur, une timidité, une réserve, que j’ai depuis toujours - j’étais une petite fille qui n’était pas très bavarde.

C’est pour ça que je préfère écrire. Je me sens gauche au téléphone, mal à l’aise. Enfin j’exagère, ce n’est pas toujours le cas, mais souvent je ne vais pas savoir dire les choses. Et puis je ne suis pas quelqu’un qui arrive spontanément à parler des sentiments et de ce qui est enfoui profondément dans ma tête. J’ai besoin d’un temps long, de me sentir suffisamment en confiance.

Je peins dans ma tête

Depuis toute petite, j’aime dessiner et peindre, mais je ne le fais plus maintenant que je n’ai plus le temps, ni l’espace, ni la petite étincelle qui jaillit. Mais de temps en temps je retrouve l’émulation nécessaire pour que ça sorte, que le temps soit suspendu, que je ne pense plus à rien.

Quand je me suis installée à Épinal, j’ai suivi des séances de dessin au musée. Malheureusement, l’animatrice a déménagé et le musée a fermé pour rénovation. Un jour je suis allée la voir à Annecy et on a pris nos carnets pour dessiner au bord du lac. Je n’ai pas produit grand-chose, parce que là aussi, je suis très lente. Mais c’était vraiment réjouissant.

À chaque fois que je me décide, il faut que je fasse le ménage dans ma tête pour que « ça » puisse sortir. Mais cela me fait un bien fou et je me sens vraiment alignée avec moi-même. J’ai un petit vélo dans la tête, qui tourne, qui tourne tout le temps. J’aspire à ne plus avoir à réfléchir, à être juste dans le faire, un faire qui est tellement naturel que cela me débranche. Plus de soucis, plus de préoccupation, une sorte de légèreté, d’insouciance.

Quand je me promène avec Largo, je regarde beaucoup. Je peins dans ma tête en fait. On va dans les champs, juste à côté de la maison. Quasiment toujours au même endroit. Mais tous les jours, c’est différent parce que ce n’est pas la même lumière, la même végétation, la même saison.

Ça m’est souvent arrivé de penser à Claude Monet qui a peint mille fois la même chose, mille fois de façon différente, une meule par exemple, en hiver, en été, le matin, le soir. C’est comme cela que je peins dans ma tête. Et je m’émerveille sur n’importe quoi, une petite fleur, un oiseau.

C’est dehors que j’atteins la plénitude

Depuis que je vis dans les Vosges, la nature a pris une ampleur incroyable. Je suis une fille de la ville, j’ai grandi dans le béton, comme disait l’ami Maxime le Forestier. Je pense souvent aux vacances en camping avec mes parents, des parenthèses enchantées où l’on vivait dehors. Et je m’aperçois que ça a été fondamental. Maintenant qu’on habite ici je me suis rendu compte à quel point je me sentais proche de la nature et des animaux.

Plus que des humains. Je ne sais pas comment dire… oui, les humains sont tellement décevants parfois. Je préfère regarder les animaux, les plantes qui sont beaucoup plus intelligents que nous. Ils n’ont pas d’ambition, ils se contentent d’être beaux.

Peut-être que mon admiration de la nature est une façon d’éviter de regarder la face moche des humains, leur imperfection. Bon, la nature aussi peut être féroce, j’en suis bien consciente. Même si je ne veux pas le voir - donc je ne le vois pas, je me contente de regarder un papillon, un bourdon qui fait ses petites provisions de pollen.

Pour moi qui étais dans l’intellect, dans la réflexion, je me suis rendu compte que j’avais besoin de marcher et d’utiliser mes mains – et il faudrait que je persévère dans cette voie. J’aspire à la simplicité mais on est entouré d’un monde complexe qui ne pousse pas à ça. Être simple, c’est compliqué.

Plus ça va, plus je me dis que c’est dehors que j’atteins la plénitude. Pourtant je suis une fille qui aime bien être dedans et je passe beaucoup de temps dans un bureau enfermée ou chez moi.

La lumière aussi, c’est important. Là, pour notre conversation, je me suis mise dans une petite chambre à l’étage, près de la fenêtre. Je profite de toute la lumière et du paysage vert que j’observe. Récemment, je me suis rendu compte que j’ai besoin de lumière naturelle, notamment dans ma maison. Je me fais de plus en plus ce type de réflexions : réaliser que je n’aime pas tel endroit parce qu’il y fait trop sombre. Le simple fait d’y penser me donne des frissons.

La nature, ce ne sont pas seulement les végétaux, les animaux. C’est aussi l’air, le ciel, comme me l’a appris Largo. Avant, pour aller se balader dehors, il fallait qu’il fasse beau, enfin pas trop moche, ou qu’il ne pleuve pas. Alors que depuis que Largo est là, je sors par tous les temps. Même quand il pleut à verse. J’ai beaucoup changé sur ma vision de la météo, merci mon chien.

Être sur l’eau est également quelque chose d’apaisant, une communion avec les éléments. J’aime nager mais je ne vais plus à la piscine parce que je ne supporte plus d’être enfermée dans un grand aquarium. Chaque année en juillet, j’assiste à un festival en montagne. Ce que j’attends, ce ne sont pas tant les concerts que de me baigner dans le lac où l’eau est si belle et si claire - c’est juste extraordinaire.

Ce ne sera que dans quelques mois mais je sais être patiente, cela fait partie de ma personnalité, de ma lenteur. Rien n’est plus ressourçant que de se retrouver par soi-même dehors. C’est une grande source d’énergie, on devient un animal parmi d’autres… »