Lettre du dimanche · 9 juin 2024
On a grandi en même temps qu’elle
J’ai réalisé ce matin très tôt, quand les premiers oiseaux se sont mis à chanter, que nous avons grandi avec l’Europe. Mais que le rêve Européen a mis longtemps à prendre. L’Europe, c’était des nécessités administratives et agricoles. Des normes, des documents, des contraintes. Des langues difficiles, des cultures opposées.
Le rêve était resté du côté de l’Amérique, qui a si bien su raconter une histoire pétillante et sexy. L’Amérique c’est le champagne, l’Europe le sirop contre la toux. Je suis née à 6, maintenant on est 27, depuis que cette traitresse d’Angleterre nous a lâché. Mais d’autres veulent venir. Bizarrement, alors que mon cœur balance entre les USA et la France car c’est là que vit ma famille, je commence vraiment à m’identifier comme européenne.
Les Américains me le dise sans cesse d’ailleurs : « vous les Européens ceci, vous les Européens cela… ». Européenne, moi ? Je n’utilise que rarement l’expression. Je suis française first, pas vous ? Il faut dire que je n’ai pas connu Erasmus, qui a envoyé des hordes d’étudiants dans un autre pays… où ils ont retrouvé d’enthousiastes compatriotes auxquels ils se sont accrochés, et quelques autres déplacés en perdition. Erasmus n’a pas été un super programme d’apprentissage des langues étrangères, ni de connaissance d’un autre pays, mais un super programme de dating à l’étranger.
Mais après tout pourquoi pas ? On adore les pays où l’on a rencontré l’amour et l’amitié. Ça compte drôlement, l’endroit où la Vie se déroule.
Aujourd’hui, l’Europe est le continent où le réchauffement climatique est le plus marqué, où les bus et les trains circulent partout, où l’Anglais s’est imposé – sans USA et sans Grande-Bretagne
Étonnant. Comment utiliser une langue sans reproduire la culture dont elle provient ? Les Européens vont forcément européaniser l’anglais, un jour ou l’autre. Plus je vieillis, plus le décalage horaire m’assaille et plus je me dis que pour les vacances, je devrais juste aller à la gare et monter tranquillement jusqu’à Helsinki en passant par Gdańsk (ma ville polonaise préférée). Les compagnies ferroviaires sont en train de nous remettre des trains de nuit à droite à gauche, ça me rappelle les livres d’Agatha Christie quand j’étais petite : du luxe et des frissons.
Aujourd’hui, c’est le jour du vote. Je vais aller voter, mais surtout je vais poursuivre la visite de ces pays si divers, ceux qui voudraient partir, ceux qui voudraient venir. J’ai grandi avec une Europe qui a fabriqué des euros et des règlements, je veux poursuivre mon existence avec une Europe des restaurants, des magasins, des théâtres, des randonnées. Des amis. Et même des langues étrangères (oui, je pratique mon allemand régulièrement, et finalement j’aime bien ça – et puis il parait que c’est bon pour mon cerveau).
Véronique

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