Béatrice adore converser mais ne parle que peu d’elle. C’est sa famille qui l’absorbe, et l’héritage multiculturel et patrimonial qui la caractérise.

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En particulier ses parents, séparés lorsqu’elle avait 2 ans : sa mère, parisienne bourgeoise membre de l’« ADMD1 » (Association pour le droit de mourir dans la dignité) et son père américain, devenu aisé grâce à sa puissance de travail avant de subir un revers de fortune, aujourd’hui décédé.

Béatrice, elle-même installée outre-Rhin avec son mari allemand, mère de trois enfants désormais adultes dont elle s’occupe encore attentivement, jongle avec brio entre trois cultures sans cesser de porter le poids des souvenirs, propriétés, meubles, lettres, livres, tableaux et multiples transmissions orales dont elle assume la charge.

La famille occupe une place centrale dans le mental de Béatrice. Même lorsqu’elle est inconnue, disparue de la mémoire généalogique, côté maternel autant que paternel. Sa mère en particulier, fille unique, n’a jamais connu son père biologique et a été élevée par sa grand-mère en zone libre les cinq premières années de sa vie, pendant la seconde guerre mondiale.

Une mère qui prépare sa mort

Depuis des lustres, sa mère est fascinée, obsédée même, par le suicide, assisté ou pas. Après s’être renseignée in extenso sur la façon d’intégrer une clinique suisse qui pourrait la satisfaire le moment venu, et n’ayant pas trouvé chaussure à son pied (il n’est pas si facile de mourir sur commande, apparemment, affirme Béatrice en riant jaune), elle est devenue membre d’une autre association, cette fois à objectif pratique, qui lui a fourni le menu détail de la fabrication sur mesure de sa propre mort.

Elle a donc commandé produits et médicaments pour se créer un « kit suicide » prêt à l’emploi, placé bien en vue sur l’étagère au-dessus du guéridon du téléphone. Tout en consignant plusieurs pages manuscrites expliquant pas à pas comment procéder. (L’objectif est qu’après coup, la mort soit déclarée naturelle. Ni vu ni connu.)

Sans oublier de réécrire de multiples fois ses directives anticipées, enfonçant le couteau dans la plaie, quasiment au sens propre, non pas dans son esprit mais dans celui de sa fille et de ses petites-filles.

Certaines personnes sont fascinées par l’idée de la mort et l’évoquent sans cesse, insécurisant durablement leurs enfants. Mais peu prennent le taureau par les cornes et se transforment en apprentis chimistes.

Hériter des biens et des doutes

Béatrice revient plusieurs fois sur le fait que sa mère a été délaissée par ses parents et qu’elle a malgré tout grandi aux côtés d’une grand-mère et d’une tante aimantes… avant de devenir une intellectuelle charismatique, préoccupée essentiellement par elle-même. Une sorte de comédienne de théâtre, capable de verser des seaux de larmes de crocodile, selon son ex-mari.

Une mère manipulatrice lui répétant : « tu es faite comme moi ; je ne suis pas une femme d’affaires… et toi non plus », minant la capacité de sa fille à croire en elle-même, alors qu’elle se retrouve dépositaire d’un riche patrimoine et du devoir moral de l’entretenir. Avec à la clé des coûts financiers et émotionnels énormes.

C’est ainsi que Béatrice conserve chez elle des cartons jamais ouverts qui remplissent ses couloirs et attendent d’être rangés… ou peut-être qui refusent de l’être. C’est comme si sa mère, et dans une moindre mesure son père, s’étaient installés silencieusement à domicile, imposant leurs fantômes partout.

Pense-t-elle couper les ponts, comme l’a fait son frère, plus jeune, qu’elle ne voit plus que très peu ? Voilà une vision très allemande, m’explique-t-elle. Rompre avec ses parents toxiques. Peut-être une façon de se débarrasser pour de bon de ce passé traumatique et des massacres de la seconde guerre mondiale. En Allemagne, chaque famille porte un fardeau de douleur ou de culpabilité qui transpire toujours d’une génération sur l’autre.

Rire sans se dérober

Ce qui frappe chez Béatrice, c’est sa patience. Son dévouement parfaitement authentique, sa gentillesse spontanée qui la font supporter sur le très long cours une situation lourde, j’allais dire injuste, qui en aurait éloignée plus d’une depuis longtemps.

Mais pourrait-elle négliger sa famille ? Jamais de la vie, s’exclame-t-elle.

Elle éclate de rire en racontant par le menu les phrases incongrues prononcées par sa mère depuis belle lurette, presque des phrases de romans, qu’elle a quasiment apprises par cœur, bon gré mal gré, comme pour y chercher une clarté ou une explication.

« Vu que je suis en fin de vie, je voudrais te dire des choses que je ne pourrais peut-être bientôt plus te dire ; mes facultés cognitives baissent. »

« Toute ma vie je me suis occupée des autres, maintenant que je pense à moi en choisissant ma date de départ, on me traite d’égoïste ! »

« Je n’ai jamais été méchante, bien que de nombreuses personnes me l’aient suggéré », en évoquant les multiples procès que se sont assénés ses parents avant le divorce. Sa mère a pourtant quitté le foyer conjugal sans en avertir son père, emmenant au passage un bébé de onze mois et sa fillette…

En l’écoutant évoquer cette maman parlant de la mort avec panache, comme on parlerait d’une œuvre d’art, entre drôlerie, méthode et passion, mais aussi de ces biens matériels et immatériels qui envahissent sa vie, je me dis que cette dernière a réussi à insuffler dans le monde intérieur de sa fille l’équivalent de deux ou trois personnes supplémentaires, dont elle doit s’occuper au quotidien et supporter les tourments, la pesanteur et la poussière.

Apprendre à prendre soin de soi

Fidèle à ses origines, Béatrice subit les assauts de ce passé qu’elle entretient malgré tout, coûte que coûte. Elle a été diagnostiquée avec un burnout il y a deux ans et a pu bénéficier d’une cure - très allemande là aussi, dans un centre thérapeutique situé en pleine nature, où elle a appris à « prendre soin de soi », un terme qui dans sa bouche parait parfaitement étranger.

Depuis, elle tente de se reconvertir dans un autre secteur professionnel. Un parcours qui ne s’avère pas si simple. Car à 87 ans, la santé de sa mère commence à flancher. De façon tout à fait naturelle cette fois.

L’urgence la ramène auprès de sa mère

Conduite d’urgence à l’hôpital en octobre 2026 pour un problème de vésicule biliaire, elle refuse de se faire opérer, déclare vouloir rentrer chez elle (pour mettre fin à sa vie, bien sûr) et se comporte d’une telle façon que ses petits-enfants effondrés affluent à son chevet pour un ultime adieu.

Béatrice voyage toute la nuit pour se rendre sur place et faire le point avec le personnel hospitalier.

Puis, en désespoir de cause, appelle le 3114, ce service qui aide les personnes aux pensées suicidaires ainsi que leur entourage. Elle tente de reprendre le contrôle de la situation et de contenir cette femme sûre d’elle-même, assez peu mourante finalement mais toujours aussi volontaire. La priorité est de cacher le kit mortel, affirme son interlocuteur du 3114 après consultation du médecin de garde - ce qu’elle fait illico, tout en informant la femme de ménage.

Ultime tentative de ramener tout le monde autour de sa personne ? Fin de vie manifeste, désespoir véritable, obsession éternelle, égocentrisme alambiqué, effet délétère de la vieillesse ? Comme il est difficile de vivre avec un parent suicidaire - qu’il le soit dans la fougue ou dans la détresse.

Faire enfin une place à sa propre vie

Je sais que Béatrice n’est pas la seule à endurer la douleur de voir un proche dont l’unique objectif est de couper court à ses jours, alors que la vie semble les habiter encore pleinement. S’y habituer, c’est accepter de se laisser ronger par le doute, jour après jour.

Comment réagir ? Béatrice le fait avec légèreté, humour et une attention continue, qui lui permettent de naviguer au cœur du sujet avec une aisance apparente. Mais en profondeur, elle a du mal à s’affranchir du poids très concret du passé.

Un jour, Béatrice tournera peut-être la page. Elle s’y prépare en tentant de se concentrer sur sa reconversion professionnelle, que nous évoquerons à peine. Souhaitons-lui d’y trouver une place bien à elle et de vivre enfin une vie de famille… tournée vers l’avenir.

1. ADMD — Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité — admd.org

« défend le droit de chaque Française et de chaque Français à choisir les conditions de sa propre fin de vie. Elle informe le public sur les droits relatifs à la personne malade et à la personne en fin de vie et accompagne les personnes et leurs proches dans leurs démarches. »